« À Madame Élizabeth, Princesse Palatine, etc. », dit Clerselier, t. I, lettre 9, p. 36-39, sans donner de date. — Réponse à la lettre CDIX, p. 320. Élisabeth y répondra par la lettre suivante, le 30 novembre.
Madame,
Il m’arriue ſi peu ſouuent de rencontrer de bons raiſonnemens, non ſeulement dans les diſcours de ceux que ie frequente en ce deſert, mais auſſy dans les liures que ie conſulte, que ie ne puis lire ceux qui ſont dans les letres de voſtre Alteſſe, ſans en auoir vn reſentiment de ioye extraordinaire ; et ie les trouue ſi forts, que i’ayme mieux auouer d’en eſtre vaincu, que d’entreprendre de leur reſiſter. Car, encore que la comparaison que V. A. refuſe de ſaire a ſon auantage, puiſſe aſſez eſtre verifiée par l’experience, c’eſt toutefois vne vertu ſi louable de iuger fauorablement des autres, & elle s’accorde ſi bien auec la generoſité qui vous empeſche de vouloir meſurer la portée de l’eſprit humain par l’exemple du commun des hommes, que ie ne puis manquer d’eſtimer extremement l’vne & l’autre.
Ie n’oſerois auſſy contredire a ce que V. A. eſcrit du repentir, vu que c’eſt vne vertu chreſtiene, laquelle ſert pour faire qu’on ſe corrige, non ſeulement des fautes commiſes volontairement, mais auſſy de celles qu’on a faites par ignorance, lorſque quelque paſſion a empeſché qu’on ne connuſt la verité.
Et i’auouë bien que la triſteſſe des tragedies ne plairoit pas, comme elle fait, ſi nous pouuions craindre qu’elle deuint ſi exceſſiue que nous en fuſſions incommodez. Mais, lorſque i’ay dit qu’il y a des paſſions qui ſont d’autant plus vtiles qu’elles penchent plus vers l’exces, i’ay ſeulement voulu parler de celles qui ſont toutes bonnes ; ce que i’ay teſmoigné, en adiouſtant qu’elles doiuent eſtre ſuietes a la raiſon. Car il y a deux ſortes d’exces : l’vn qui, changeant la nature de la choſe, & de bonne la rendant mauuaiſe, empeſche qu’elle ne demeure ſoumiſe a la raiſon ; l’autre qui en augmente ſeulement la meſure, & ne ſait que de bonne la rendre meilleure. Ainſy la hardieſſe n’a pour exces la temerité, que lorſqu’elle va au dela des limites de la raiſon ; mais pendant qu’elle ne les paſſe point, elle peut encore auoir vn autre exces, qui conſiſte a n’eſtre accompagnée d’aucune irreſolution ny d’aucune crainte.
I’ay penſé ces iours au nombre & a l’ordre de toutes ces paſſions, aſſin de pouuoir plus particulierement examiner leur nature ; mais ie n’ay pas encore aſſez digeré mes opinions, touchant ce ſuiet, pour les oſer eſcrire a V. A., & ie ne manqueray de m’en acquiter de pluſtoſt qu’il me ſera poſſible.
Pour ce qui eſt du libre arbitre, ie confeſſe qu’en ne penſant qu’a nous meſmes, nous ne pouuons ne le pas eſtimer independant ; mais lorsque nous penſons a la puiſſance infinie de Dieu, nous ne pouuons ne pas croyre que toutes choſes dependent de luy, &, par conſequent, que noſtre libre arbitre n’en eſt pas exemt. Car il implique contradiction de dire que Dieu ait creé les hommes de telle nature, que les actions de leur volonté ne dependent point de la ſiene, pour ce que c’eſt le meſme que ſi on diſoit que ſa puiſſance eſt tout enſemble finie & infinie : finie, puiſqu’il y a quelque choſe qui n’en depend point ; & infinie, puiſqu’il a pu creer cete choſe independante. Mais, comme la connoiſſance de l’exiſtence de Dieu ne nous doit pas empeſcher d’eſtre aſſurez de noſtre libre arbitre, pour ce que nous l’experimentons & le ſentons en nous meſmes, ainſy celle de noſtre libre arbitre ne nous doit point ſaire douter de l’exiſtence de Dieu. Car l’independance que nous experimentons & ſentons en nous, & qui ſuffit pour rendre nos actions louables ou blaſmables, n’eſt pas incompatible auec vne dependance qui eſt d’autre nature, ſelon laquelle toutes choſes ſont ſuietes a Dieu.
Pour ce qui regarde l’eſtat de l’ame apres cete vie, i’en ay bien moins de connoiſſance que M d’Igby ; car, laiſſant a part ce que la foy nous en enſeigne, ie confeſſe que, par la ſeule raiſon naturelle, nous pouuons bien ſaire beaucoup de coniectures a noſtre auantage & auoir de belles eſperances, mais non point aucune aſſurance. Et pour ce que la meſme raiſon naturelle nous apprent auſſy que nous auons touſiours plus de biens que de maux en cete vie, & que nous ne deuons point laiſſer le certain pour l’incertain, elle me ſemble nous enſeigner que nous ne deuons pas veritablement craindre la mort, mais que nous ne deuons auſſy iamais la rechercher.
Ie n’ay pas besoin de reſpondre a l’obiection que peuuent ſaire les Theologiens, touchant la vaſte eſtendue que i’ay attribuée a l’vniuers, pour ce que V. A. y a deſia reſpondu pour moy. I’adiouſte ſeulement que, ſi cete eſtenduë pouuoit rendre les myſteres de noſtre religion moins croyables, celle que les aſtronomes ont attribuée de tout tems aux cieux, auroit pu faire le meſme, pour ce qu’ils les ont conſiderez ſi grans que la terre n’eſt, a leur comparaiſon, que comme vn point ; & toutefois cela ne leur eſt point obiecté.
Au reſte, ſi la prudence eſtoit maitreſſe des euenemens, ie ne doute point que V. A. ne vint a bout de tout ce qu’elle voudroit entreprendre ; mais il faudroit que tous les hommes fuſſent parſaitement ſages, affin que, ſçachant ce qu’ils doiuent faire, on puſt eſtre aſſuré de ce qu’ils ſeront. Ou bien il faudroit connoiſtre particulierement l’humeur de tous ceux auec leſquels on a quelque choſe a demeſler ; & encore ne ſeroit-ce pas aſſez, a cauſe qu’ils ont, outre cela, leur libre arbitre, dont les mouuemens ne ſont connus que de Dieu ſeul. Et pour ce qu’on iuge ordinairement de ce que les autres feront, par ce qu’on voudroit faire, ſi on eſtoit en leur place, il arriue ſouuent que les eſprits ordinaires & mediocres, eſtant ſemblables a ceux auec lesquels ils ont a traiter, penetrent mieux dans leurs conſeils, & font plus ayſement reuſſir ce qu’ils entreprenent, que ne font les plus releuez, leſquels, ne traitant qu’auec ceux qui leur ſont de beaucoup inſerieurs en connoiſſance & en prudence iugent tout autrement qu’eux des affaires. C’eſt ce qui doit conſoler V. A., lorſque la fortune s’oppoſe a vos deſſeins. Ie prie Dieu qu’il les ſauoriſe, & ie ſuis.
Madame,
D’Egmond, le 3 Nou. 1645.