Descartes à Élisabeth - La Haye, mars 1647

René Descartes (1596–1650)

Correspondance avec Élisabeth

« À Madame Élizabeth, Princesse Palatine, etc. », sans date. Mais c’est la réponse à la lettre CDLXIX ci-avant, p. 617, du 21 ſévrier 1647, et Élisabeth y répondra le 11 avril, lettre CDLXXIII ci-après. La présente lettre est donc du mois de mars ; elle a été écrite à La Haye (ci-dessous, l. 5-6).

Madame,

La ſatisſaction que l’aprens que voſtre Alteſſe reçoit au lieu où elle eſt, ſait que ie n’oſe ſouhaiter ſon retour, bien que i’aye beaucoup de peine à m’en empeſcher, principalement à cette heure que ie me trouue à la Haye. Et pour ce que ie remarque, par voſtre lettre du 21 Feurier, qu’on ne vous doit point attendre icy auant la fin de l’eſté, ie me propoſe de ſaire vn voyage en France pour mes aſſaires particulieres, auec deſſein de reuenir vers l’hyuer ; & ie ne partiray point de deux mois, afin que ie puiſſe auparauant auoir l’honneur de receuoir les commandemens de voſtre Alteſſe, leſquels auront touſiours plus de pouuoir ſur moy qu’aucune autre choſe qui ſoit au monde.

Ie louë Dieu de ce que vous auez maintenant vne parfaite ſanté ; mais ie vous ſupplie de me pardonner, ſi i’oſe contredire à voſtre opinion, touchant ce qui eſt de ne point vſer de remedes, pour ce que le mal que vous auiez aux mains eſt paſſé ; car il eſt à craindre, auſſi bien pour voſtre Alteſſe que pour Madame voſtre ſœur, que les humeurs qui ſe purgeoient en cette façon ayent eſté arreſtées par le froid de la ſaiſon, & qu’au printemps elles ne ramenent le meſme mal, ou vous mettent en danger de quelqu’autre maladie, ſi vous n’y remediez par vne bonne diete, n’vſant que de viandes & de breuuages qui rafraichiſſent le ſang, & qui purgent ſans aucun effort. Car, pour les drogues, ſoit des Apoticaires, ſoit des Empyriques, ie les ay en ſi mauuaiſe eſtime, que ie n’oſerois iamais conſeiller à perſonne de s’en ſeruir.

Ie ne ſçay ce que ie puis auoir écrit à voſtre Alteſſe, touchant le liure de Regius, qui vous donne occaſion de vouloir ſçauoir ce que i’y ay obſerué ; peut-eſtre que ie n’en ay pas dit mon opinion, afin de ne pas preuenir voſtre iugement, en cas que vous euſſiez déia le liure ; mais, puis que l’aprens que vous ne l’auez point encore, ie vous diray icy ingenuëment, que ie n’eſtime pas qu’il merite que voſtre Alteſſe ſe donne la peine de le lire. Il ne contient rien, touchant la Phyſique, ſinon mes aſſertions miſes en mauuais ordre & ſans leurs vrayes preuues, en ſorte qu’elles paroiſſent paradoxes, & que ce qui eſt mis au commencement ne peut eſtre prouué que par ce qui eſt vers la fin. Il n’y a inſeré preſque rien du tout qui ſoit de luy, & peu de choſes de ce que ie n’ay point fait imprimer ; mais il n’a pas laiſſé de manquer à ce qu’il me deuoit, en ce que, faiſant profeſſion d’amitié auec moy, & ſçachant bien que ie ne deſirois point que ce que i’auois écrit, touchant la deſcription de l’animal, fuſt diuulgué, iuſques-là que ie n’auois pas voulu luy monſtrer, & m’en eſtois excuſé ſur ce qu’il ne ſe pourroit empeſcher d’en parler à ſes diſciples, s’il l’auoit vû, il n’a pas laiſſé de s’en aproprier pluſieurs choſes, & ayant trouué moyen d’en auoir copie, ſans mon ſceu, il en a particulierement tranſcrit tout l’endroit où ie parle du mouuement des muſcles, & où ie conſidere, par exemple, deux des muſcles qui meuuent l’œil, de quoy il a deux ou trois pages, qu’il a repetées deux fois, de mot à mot, en ſon liure, tant cela luy a plû. Et toutesfois, il n’a pas entendu ce qu’il écriuoit ; car il en a obmis le principal, qui eſt que les eſprits animaux qui coulent du cerueau dans les muſcles, ne peuuent retourner par les meſmes conduits par où ils viennent, ſans laquelle obſeruation tout ce qu’il écrit ne vaut rien ; & pource qu’il n’auoit pas ma figure, il en a ſait vne qui monſtre clairement ſon ignorance. On m’a dit qu’il a encore à preſent vn autre liure de Medecine ſous la preſſe, où ie m’attens qu’il aura mis tout le reſte de mon écrit, ſelon qu’il aura pù le digerer. Il en euſt ſans doute pris beaucoup d’autres choſes ; mais i’ay ſceu qu’il n’en auoit eu vne copie, que lors que ſon liure s’acheuoit d’imprimer. Mais, comme il ſuit aueuglement ce qu’il croit eſtre de mes opinions, en tout ce qui regarde la Phyſique ou la Medecine, encore meſme qu’il ne les entende pas ; ainſi il y contredit aueuglement, en tout ce qui regarde la Metaphyſique, de quoy ie l’auois prié de n’en rien écrire, pour ce que cela ne ſert point à ſon ſuiet, & que i’eſtois aſſuré qu’il ne pouuoit en rien écrire qui ne fuſt mal. Mais ie n’ay rien obtenu de luy, ſinon que, n’ayant pas deſſein de me ſatisfaire en cela, il ne s’eſt plus ſoucié de me deſobliger auſſi en autre choſe.

Ie ne lairray pas de porter demain à Mademoiſelle la P. S. vn exemplaire de ſon liure, dont le titre est Henrici Regij fundamenta Phyſices, auec vn autre petit liure de mon bon amy Monſieur de Hogelande, qui a fait tout le contraire de Regius, en ce que Regius n’a rien écrit qui ne ſoit pris de moy, & qui ne ſoit auec cela contre moy, au lieu que l’autre n’a rien écrit qui ſoit proprement de moy (car ie ne croy pas meſme qu’il ait iamais bien lû mes écrits), & toutesfois il n’a rien qui ne ſoit pour moy, en ce qu’il a ſuiuy les meſmes principes. Ie prieray Mad. L. de ſaire ioindre ces deux liures, qui ne ſont pas gros, auec les premiers paquets qu’il luy plaira enuoyer par Hambourg, à quoy ie ioindray la verſion Françoiſe de mes Meditations, ſi ie les puis auoir auant que de partir d’icy, car il y a deſia aſſez long-temps qu’on m’a mandé que l’impreſſion en eſt acheuée. Ie ſuis, &c.