L’Automne

Renée Vivien (1877–1909)

Cendres et Poussières (1902)

L’AUTOMNE

’Automne s’exaspère ainsi qu’une Bacchante,Folle du sang des fruits et du sang des baisersEt dont on voit frémir les seins inapaisés…L’Automne s’assombrit ainsi qu’une BacchanteAu sortir des festins empourprés. Elle chanteLa moite lassitude et l’oubli des baisers.

Les yeux à demi-morts, l’Automne se réveilleDans le défaillement des clartés et des fleurs,Et le soir appauvrit le faste des couleurs.Les yeux à demi-morts, l’Automne se réveille :Ses membres sont meurtris et son âme est pareilleAux coupes sans ivresse où s’effeuillent les fleurs.Ayant bu l’amertume et la haine de vivreDans le flot triomphal des vignes de l’été,Elle a connu le goût de la satiété.L’éternelle amertume et la haine de vivreCorrompent le festin où le monde s’enivre,Étendu sur le lit de roses de l’été.L’Automne, ouvrant ses mains d’appel et de faiblesse,Se meurt du souvenir accablant de l’amour,Et n’ose en espérer l’impossible retour.Sa chair de volupté, de langueur, de faiblesse,Implore le venin de la bouche qui blesseEt qui sait recueillir les sanglots de l’amour.

Le cœur à demi-mort, l’Automne se réveilleEt contemple l’amour à travers le passé.Le feu vacille au fond de son regard lassé.Le cœur à demi-mort, l’Automne se réveille :La vigne se dessèche et périt sur la treille…Dans le lointain pâlit la rive du passé.