La Conque

Renée Vivien (1877–1909)

Évocations

LA CONQUE

assants, je me souviens du crépuscule vertOù glissent lentement les ombres sous-marines,Où les algues de jade au calice entr’ouvertÉtreignent de leurs bras fluides les ruinesDes vaisseaux autrefois pesants d’ivoire et d’or.Je me souviens du soir où la nacre s’irise,Où dorment les anneaux, étincelants encor,Que donnaient à la mer ses époux de Venise.Passants, je me souviens du mystique travailDes vivants jardins qui recèlent, virginales,

L’anémone et la mousse et la fleur du corailDont l’effort des remous avive les pétales,Rose animale et rouge éclose dans la nuit.Je me souviens d’avoir bu l’odeur de la brumeEt d’avoir contemplé le sillage qui fuitEn laissant sur les flots une neige d’écume.Je me souviens d’avoir vu, sur l’azur changeantDes vagues, refleurir les astres du phosphore.Mon lit d’amour était le doux sable d’argent.Je me souviens d’avoir frôlé le madréporeEn ses palais, d’avoir vu les lambeaux empreintsDe sel, qui furent des bannières déployées,D’avoir pleuré les yeux et les cheveux éteintsEt les membres meurtris des Amantes noyées…J’ai connu les frissons de leur baiser amer.Dans mon cœur chante encor la musique illusoireDe l’Océan. — Je garde en ma frêle mémoireLe murmure et l’haleine et l’âme de la mer.