Imitation de Jésus-Christ — Livre 1 — Chapitre 10

Thomas a Kempis (1380–1471)

Traducido por Pierre Corneille

Fuis l’embarras du monde autant qu’il t’est possible :ces entretiens du siècle ont trop d’inanité,et la paix y rencontre un obstacle invincible,lors même qu’on s’y mêle avec simplicité.

Soudain l’âme est souillée, et le cœur fait esclavedes vains amusements qu’ils savent nous donner ;leur force est merveilleuse, et pour un qui les bravemille à leurs faux appas se laissent enchaîner.

Leur amorce flatteuse a l’art de nous surprendre ;le poison qu’elle glisse est aussitôt coulé ;et je voudrois souvent n’avoir pu rien entendre,ou n’avoir vu personne, ou n’avoir point parlé.

Qui donc fait naître en nous cette ardeur insensée,ce desir de parler en tous lieux épandu,s’il est si malaisé que sans être blesséel’âme rentre en soi-même après ce temps perdu ?

N’est-ce point que chacun, de s’aider incapable,espère l’un de l’autre un mutuel secours,et que l’esprit, lassé du souci qui l’accable,croit affoiblir son poids s’il l’exhale en discours ?

Du moins tous ces discours sur qui l’homme se jette,son propre intérêt seul les forme et les conduit :il parle avec ardeur de tout ce qu’il souhaite,il parle avec douleur de tout ce qui lui nuit.

Mais souvent c’est en vain, et cette fausse joiequ’il emprunte en passant de l’entretien d’autrui,repousse d’autant plus celle que Dieu n’envoiequ’aux esprits retirés qui n’en cherchent qu’en lui.

Veillons donc, et prions, que le temps ne s’envolecependant que le cœur languit d’oisiveté ;ou s’il nous faut parler, qu’avec chaque paroleil sorte de la bouche un trait d’utilité.

Le peu de soin qu’on prend de tout ce qui regardeces biens spirituels dont l’âme s’enrichitpose sur notre langue une mauvaise garde,et fait ce long abus sous qui l’homme blanchit.

Parlons, mais dans une humble et sainte conférencequi nous puisse acquérir cette sorte de biens :Dieu les verse toujours par delà l’espérance,quand on s’unit en lui par de tels entretiens.