Imitation de Jésus-Christ — Livre 1 — Chapitre 22

Thomas a Kempis (1380–1471)

Traducido por Pierre Corneille

Mortel, ouvre les yeux, et vois que la misèrete cherche et te suit en tout lieu,et que toute la vie est une source amèreà moins qu’elle tourne vers Dieu.

Rien ne te doit troubler, rien ne te doit surprendre,quand l’effet manque à tes desirs,puisque ton sort est tel que tu n’en dois attendreque des sujets de déplaisirs.

N’espère pas qu’ici jamais il se ravaleà répondre à tous tes souhaits :pour toi, pour moi, pour tous, la règle est généraleet ne se relâche jamais.

Il n’est emploi ni rang dont la grandeur se parede cette inévitable loi,et ceux qu’on voit porter le sceptre ou la tiaren’en sont pas plus exempts que toi.

L’angoisse entre partout, et si quelqu’un sur terreporte mieux ce commun ennui,c’est celui qui pour Dieu sait se faire la guerre,et se plaît à souffrir pour lui.

Les foibles cependant disent avec envie :" Voyez que cet homme est puissant,qu’il est grand, qu’il est riche, et que toute sa vieprend un cours noble et florissant ! "

Malheureux, regardez quels sont les biens célestes,ceux-ci ne paroîtront plus rien,

et vous n’y verrez plus que des attraits funestessous la fausse image du bien.

Douteuse est leur durée, et trompeur le remèdequ’ils donnent à quelques besoins ;et le plus fortuné jamais ne les possèdeque parmi la crainte et les soins.

Le solide plaisir n’est pas dans l’abondancede ces pompeux accablements ;et souvent leur excès amène l’impudencedes plus honteux déréglements.

Leur médiocrité suffit au nécessaired’un esprit sagement borné,et tout ce qui la passe augmente la misèredont il se voit environné.

Plus il rentre en soi-même et regarde la viededans son véritable jour,plus de cette misère il la trouve suivie,et change en haine son amour.

Il ressent d’autant mieux l’amertume épanduesur la longueur de ses travaux,

et s’en fait un miroir qui présente à sa vuel’image de tous ses défauts.

Car enfin travailler, dormir, manger et boire,et mille autres nécessités,sont aux hommes de Dieu, qui n’aiment que sa gloire,d’étranges importunités.

Oh ! que tous ces besoins ont de cruelles gênespour un esprit bien détaché !Et qu’avec pleine joie il en romproit les chaînesqui l’asservissent au péché !

Ce sont des ennemis qu’en vain sa ferveur brave,puisqu’ils sont toujours les plus forts,et des tyrans aimés qui tiennent l’âme esclavesous les infirmités du corps.

David trembloit sous eux, et parmi sa tristesse,rempli de célestes clartés :" Sauvez-moi, disoit-il, du joug qu’à ma foiblesseimposent mes nécessités. "

Malheur à toi, mortel, si tu ne peux connoître

la misère de ton séjour !Et malheur encor plus si tu n’es pas le maîtrede ce qu’il te donne d’amour !

Faut-il que cette vie, en soi si misérable,ait toutefois un tel attraitque le plus malheureux et le plus méprisablene l’abandonne qu’à regret ?

Le pauvre, qui l’arrache à force de prières,avec horreur la voit finir,et l’artisan s’épuise en sueurs journalièrespour trouver à la soutenir.

Que s’il étoit au choix de notre âme insenséede languir toujours en ces lieux,nous traînerions nos maux sans aucune penséede régner jamais dans les cieux.

Lâches, qui sur nos cœurs aux voluptés du mondesouffrons des progrès si puissants,que rien n’y peut former d’impression profonde,s’il ne flatte et charme nos sens !

Nous verrons à la fin, aveugles que nous sommes,

que ce que nous aimons n’est rien,et qu’il ne peut toucher que les esprits des hommesqui ne se connoissent pas bien.

Les saints, les vrais dévots, savoient mieux de leur êtreremplir toute la dignité,et pour ces vains attraits ils ne faisoient paroîtrequ’entière insensibilité.

Ils dédaignoient de perdre un moment aux idéesdes biens passagers et charnels,et leurs intentions, d’un saint espoir guidées,voloient sans cesse aux éternels.

Tout leur cœur s’y portoit, et s’élevant sans cessevers leurs invisibles appas,il empêchoit la chair de s’en rendre maîtresseet de le ravaler trop bas.

Mon frère, à leur exemple, anime ton courage,et prends confiance après eux :quoi qu’il faille de temps pour un si grand ouvrage,tu n’en as que trop, si tu veux.

Jusques à quand veux-tu que ta lenteur diffère ?Ose, et dis sans plus négliger :" Il est temps de combattre, il est temps de mieux faire,il est temps de nous corriger. "

Prends-en l’occasion dans tes peines diverses :elles te la viennent offrir :le temps du vrai mérite est celui des traverses ;pour triompher, il faut souffrir.

Par le milieu des eaux, par le milieu des flammes,on passe au repos tant cherché ;et sans violenter et les corps et les âmes,on ne peut vaincre le péché.

Tant qu’à ce corps fragile un souffle nous attache,tel est à tous notre malheur,que le plus innocent ne se peut voir sans tache,ni le plus content sans douleur.

Le plein calme est un bien hors de notre puissance,aucun ici-bas n’en jouit :il descendit du ciel avec notre innocence,avec elle il s’évanouit.

Comme ces deux trésors étoient inséparables,un moment perdit tous les deux ;et le même péché qui nous fit tous coupables,nous fit aussi tous malheureux.

Prends donc, prends patience en un chemin qu’on passesous des orages assidus,jusqu’à ce que ton Dieu daigne te faire grâce,et te rendre les biens perdus ;

Jusqu’à ce que la mort brise ce qui te lieà cette longue infirmité,et qu’en toi dans le ciel la véritable vieconsume la mortalité.

Jusque-là n’attends pas des plus saints exercicesun long et plein soulagement :le naturel de l’homme a tant de pente aux vices,qu’il s’y replonge à tout moment.

Tu pleures pour les tiens, pécheur, tu t’en confesses,tu veux, tu crois y renoncer ;et dès le lendemain tu reprends les foiblessesdont tu te viens de confesser.

Tu promets de les fuir quand la douleur t’emporte

contre ce qu’elles ont commis,et presque au même instant tu vis de même sorteque si tu n’avois rien promis.

C’est donc avec raison que l’âme s’humilie,se mésestime, se déplaît,toutes les fois qu’en soi fortement recueillieelle examine ce qu’elle est.

Elle voit l’inconstance avec un tel empirerégner sur sa fragilité,que le meilleur propos qu’un saint regret inspiren’a que de l’instabilité.

Elle voit clairement que ce que fait la grâcepar de rudes et longs travaux,un peu de négligence en un moment l’effaceet nous rend tous nos premiers maux.

Que sera-ce de nous au bout d’une carrièreoù s’offrent combats sur combats,si notre lâcheté déjà tourne en arrière,et perd haleine au premier pas ?

Malheur, malheur à nous, si notre âme endormiepenche vers la tranquillité,comme si notre paix déjà bien affermienous avoit mis en sûreté !

C’est usurper ici les douces récompensesdes véritables saintetés,avant qu’on en ait vu les moindres apparencessurmonter nos légèretés.

Ah ! qu’il vaudroit bien mieux qu’ainsi que des novicesde nouveau nous fussions instruits,et reprissions un maître aux premiers exercicespour en tirer de meilleurs fruits !

Du moins on pourroit voir si nous serions capablesencor de quelque amendement,et si dans nos esprits les clartés véritablespourroient s’épandre utilement.