Imitation de Jésus-Christ — Livre 1 — Chapitre 23

Thomas a Kempis (1380–1471)

Traducido por Pierre Corneille

Pense, mortel, à t’y résoudre ;ce sera bientôt fait de toi :tel aujourd’hui donne la loi,qui demain est réduit en poudre.Le jour qui paroît le plus beausouvent jette dans le tombeaula mémoire la mieux fondée ;et l’objet qu’on aime le mieuxéchappe bientôt à l’idée,quand il n’est plus devant les yeux.

Cependant ton âme stupide,sur qui les sens ont tout pouvoir,dans l’avenir ne veut rien voirqui la charme ou qui l’intimide :un assoupissement fataldans ton cœur, qu’elle éclaire mal,ne souffre aucune sainte flamme,

et forme une aveugle langueurde la stupidité de l’âmeet de la dureté du cœur.

Règle, règle mieux tes pensées,mets plus d’ordre en tes actions,réunis tes affectionsvagabondes et dispersées :pense, agis, aime incessamment,comme si déjà ce momentétoit celui d’en rendre compte,et ne devoit plus différerta gloire éternelle ou ta honte,qu’autant qu’il faut pour expirer.

Qui prend soin de sa consciencene considère dans la mortque la porte aimable d’un sortdigne de son impatience.L’horrible pâleur de son teint,les hideux traits dont on la peint,n’ont pour ses yeux rien de sauvage,et ne font voir à leur clartéque la fin d’un triste esclavageet l’entrée à la liberté.

Crains le péché, si tu veux vivred’une vie heureuse et sans fin,et non pas ce commun destin

à qui la naissance te livre ;prépares-y-toi sans ennui :si tu ne le peux aujourd’hui,demain qu’aura-t-il de moins rude ?As-tu ce terme dans ta main,et vois-tu quelque certituded’arriver jusqu’à ce demain ?

De quoi sert la plus longue vieavec si peu d’amendement,que d’un plus long engagementaux vices dont elle est suivie ?Qu’est-elle souvent, qu’un amasde sacriléges, d’attentats,d’endurcissements invincibles ?Et qu’y font de vieux criminels,que s’y rendre plus insensiblesaux charmes des biens éternels ?

Plût à Dieu que l’âme, bornéeà se bien regarder en soi,pût faire un bon et digne emploidu cours d’une seule journée !Nos esprits lâches et pesantscomptent bien les mois et les ansqu’a vus couler notre retraite ;

mais tel les étale à grand bruit,dont la bouche devient muettequand il en faut montrer le fruit.

Si la mort te semble un passagesi dur, si rempli de terreur,le péril qui t’en fait horreurpeut croître à vivre davantage.Heureux l’homme dont en tous lieuxson image frappe les yeux,que chaque moment y prépare,qui la regarde comme un prix,et de soi-même se séparepour n’en être jamais surpris !

Qu’un saint penser t’en entretiennequand un autre rend les abois :tu seras tel que tu le vois,et ton heure suivra la sienne.Aussitôt que le jour te luit,doute si jusques à la nuitta vie étendra sa durée ;et la nuit reçois le sommeil,

sans la croire plus assuréed’atteindre au retour du soleil.

Tiens ton âme toujours si prête,que ce glaive en l’air suspendujamais sans en être attendune puisse tomber sur ta tête.Souvent, sans nous en avertir,la mort, nous forçant de partir,éteint la flamme la plus vive ;souvent tes yeux en sont témoins,et que le Fils de l’homme arrivealors qu’on y pense le moins.

Cette dernière heure venuedonne bien d’autres sentiments,et sur les vieux déréglementsfait bien jeter une autre vue.Avec combien de repentirsvoudroit un cœur gros de soupirspouvoir lors haïr ce qu’il aime,et combien avoir achetéle temps de prendre sur soi-mêmevengeance de sa lâcheté !

Oh ! qu’heureux est celui qui montreà toute heure un esprit fervent,

et qui se tient tel en vivant,qu’il veut que la mort le rencontre !Toi qui prétends à bien mourir,écoute l’art d’en acquérirla véritable confiance,et vois quel est ce digne effortqui peut mettre ta conscienceau chemin d’une bonne mort :

Un parfait mépris de la terre,des vertus un ardent desir,suivre sa règle avec plaisir,faire au vice une rude guerre,s’attacher à son châtiment,obéir tôt et pleinement,se quitter, se haïr soi-même,et supporter d’un ferme espritl’adversité la plus extrêmepour l’amour seul de Jésus-Christ.

Mais il faut une âme agissante,tandis que dure ta vigueur ;où la santé manque de cœur,la maladie est impuissante :ses abattements, ses douleurs,rendent fort peu d’hommes meilleurs,

non plus que les plus grands voyages ;souvent les travaux en sont vains,et les plus longs pèlerinagesn’ont jamais fait beaucoup de saints.

Prends peu d’assurance au prièresqu’on te promet après ta mort,et pour te faire un saint effortn’attends point les heures dernières :et tes proches et tes amisoublieront ce qu’ils t’ont promisplus tôt que tu ne t’imagines ;et qui peut attendre si tardà répondre aux grâces divines,met son salut en grand hasard.

Tu dois envoyer par avancetes bonnes œuvres devant toi,qui de ton juge et de ton roipuissent préparer la clémence.L’espérance au secours d’autruin’est pas toujours un bon appuiprès de sa majesté suprême,

et si tu veux bien négligertoi-même le soin de toi-même,peu d’autres s’en voudront charger.

Travaille donc et sans remise :chaque moment est précieux,chaque instant peut t’ouvrir les cieux ;prends un temps qui te favorise ;mais hélas ! qu’avec peu de fruitl’homme, par soi-même séduit,endure qu’on l’en sollicite !Et qu’il aime à perdre ici-basle temps d’amasser un méritequi fait vivre après le trépas !

Un temps viendra, mais déplorable,que tes yeux, en vain mieux ouverts,te feront voir combien tu perdsdans cette perte irréparable.Les soins tardifs de t’amenderauront alors beau demanderencore un jour, encore une heure :il faudra partir promptement,

et la soif d’une fin meilleuren’obtiendra pas un seul moment.

Penses-y sans cesse et sans feinte :ce grand péril se peut gauchir,et la crainte peut t’affranchirdes plus justes sujets de crainte.Quiconque à la mort se résout,qui la voit et la craint partout,a peu de chose à craindre d’elle ;et le plus assuré secourscontre les traits d’une infidèle,c’est de s’en défier toujours.

Qu’une pieuse et sainte adresse,servant de règle à tes desirs,dispose tes derniers soupirsà moins d’effroi que d’allégresse :meurs à tous les mortels appas,afin qu’en Dieu par le trépastu puisses commencer à vivre,et qu’un plein mépris de ces lieuxte donne liberté de suivreJésus-Christ jusque dans les cieux.

Qu’une sévère pénitencen’épargne point ici ton corps,si tu veux recueillir alorsles fruits d’une entière constance :de ses plus âpres châtimentsnaîtront les plus doux sentimentsd’une confiance certaine ;et plus on l’aura maltraité,plus l’âme, forte de sa peine,prendra son vol en sûreté.

D’où te vient la folle espérancede faire en terre un long séjour,toi qui n’as pas même un seul jouroù tes jours soient en assurance ?Combien en trompe un tel espoir !Et combien en laisse-t-il choirdans le plus beau de leur carrière !Combien tout à coup défaillir,et précipiter dans la bièrela vaine attente de vieillir !

Combien de fois entends-tu dire :" Celui-ci vient d’être égorgé,celui-là d’être submergé,cet autre dans les feux expire ! "

l’un, écrasé subitementsous le débris d’un bâtiment,a fini ses jours et ses vices ;l’autre au milieu d’un grand repas,l’autre parmi d’autres délicess’est trouvé surpris du trépas ;

L’un est percé d’un plomb funeste,l’autre dans le jeu rend l’esprit,tel meurt étranglé dans son lit,et tel étouffé de la peste !Ainsi mille genres de morts,par mille différents efforts,des mortels retranchent le nombre ;l’ordre en ce point seul est pareil,qu’ils passent tous ainsi qu’une ombrequ’efface et marque le soleil.

Parmi les vers et la poussièrequi daignera chercher ton nom,et pour obtenir ton pardonhasarder la moindre prière ?Fais, fais ce que tu peux de bien,donne aux saints devoirs d’un chrétientout ce que Dieu te donne à vivre :tu ne sais quand tu dois mourir,

et moins encor ce qui doit suivreles périls qu’il y faut courir.

Tandis que le temps favorablete donne loisir d’amasser,amasse, mais sans te lasser,une richesse perdurable ;donne-toi pour unique butle grand œuvre de ton salutautant que le peut ta foiblesse ;n’embrasse aucun autre projet,et prends tout souci pour bassesse,s’il n’a ton Dieu pour seul objet.

Fais des amis pour l’autre vie ;honore les saints ici-bas,et tâche d’affermir tes pasdans la route qu’ils ont suivie ;range-toi sous leur étendard,afin qu’à l’heure du départils fassent pour toi des miracles,et qu’ils viennent te recevoirdans ces lumineux tabernaclesoù la mort n’a point de pouvoir.

Ne tiens sur la terre autre placeque d’un pèlerin sans arrêt,

qui ne prend aucun intérêtaux soins dont elle s’embarrasse ;tiens-y-toi comme un étrangerqui dans l’ardeur de voyagern’a point de cité permanente ;tiens-y ton cœur libre en tout lieu,mais d’une liberté ferventequi s’élève et s’attache à Dieu.

Pousse jusqu’à lui tes prièrespar de sacrés élancements ;joins-y mille gémissements,joins-y des larmes journalières.Ainsi ton esprit bienheureuxpuisse d’un séjour dangereuxpasser en celui de la gloire !Ainsi la mort pour l’y porterrègne toujours en ta mémoire !Ainsi Dieu te daigne écouter !