Imitation de Jésus-Christ — Livre 1 — Chapitre 25
Traducido por Pierre Corneille
De ton zèle envers Dieu bannis la nonchalance ;porte un amour actif dans un cœur enflammé ;souviens-toi que le cloître où tu t’es enferméveut de l’intérieur et de la vigilance ;demande souvent compte au secret de ton cœurdu dessein qui t’en fit épouser la rigueur,et renoncer au siècle, à sa pompe, à ses charmes ;n’étoit-ce pas pour vivre à Dieu seul attaché,pour embrasser la croix, pour la baigner de larmes,et t’épurer l’esprit dans l’horreur du péché ?
Montre en ce grand dessein une ferveur constante,et pour un saint progrès rends ce cœur tout de feu ;ta récompense est proche, elle est grande, et dans peuson excès surprenant passera ton attente.à tes moindres souhaits tu verras lors s’offrir,non plus de quoi trembler, non plus de quoi souffrir,
mais du solide bien l’heureuse plénitude :tes yeux admireront son immense valeur ;tu l’obtiendras sans peine et sans inquiétude,et la posséderas sans crainte et sans douleur.Ne dors pas cependant, prends courage, et l’emploieaux précieux effets d’un vertueux propos :d’une heure de travail doit naître un long repos,d’un moment de souffrance une éternelle joie.C’est Dieu qui te promet cette félicité :si tu sais le servir avec fidélité,il sera comme toi fidèle en ses promesses ;sa main quand tu combats cherche à te couronner,et sa profusion, égale à ses richesses,ne voit tous ses trésors que pour te les donner.
Conçois, il t’en avoue, une haute espérancede remporter la palme en combattant sous lui ;espère un plein triomphe avec un tel appui ;mais garde-toi d’en prendre une entière assurance.Les philtres dangereux de cette illusioncharment si puissamment, que dans l’occasionnous laissons de nos mains échapper la victoire ;et quand le souvenir d’avoir le mieux vécurelâche la ferveur à quelque vaine gloire,
qui s’assure de vaincre est aisément vaincu.
Un jour un grand dévot, dont l’âme, encor que sainte,flottoit dans une longue et triste anxiété,et tournoit sans repos son instabilitétantôt vers l’espérance, et tantôt vers la crainte,accablé sous le poids de cet ennui mortel,prosterné dans l’église au devant d’un autel,rouloit cette inquiète et timide pensée :" Ô Dieu ! si je savois, disoit-il en son cœur,qu’enfin ma lâcheté, par mes pleurs effacée,de bien persévérer me laissât la vigueur ! "
Une céleste voix de lui seul entendueà sa douleur secrète aussitôt répondit,et par un doux oracle à l’instant lui renditle calme qui manquoit à son âme éperdue :" Eh bien ! que ferois-tu ? Dit cette aimable voix.Montre la même ardeur que si tu le savois,et fais dès maintenant ce que tu voudrois faire ;commence, continue, et ne perds point de temps ;applique tous tes soins à m’aimer, à me plaire,et demeure assuré de ce que tu prétends. "
Ainsi Dieu conforta cette âme désolée ;
cette âme en crut ainsi la divine bonté,et soudain vit céder à la tranquillitéles agitations qui l’avoient ébranlée ;un parfait abandon au souverain vouloirdans l’avenir obscur ne chercha plus à voirque les moyens de plaire à l’auteur de sa joie ;un bon commencement fit son ambition,et son unique soin fut de prendre la voiequi pût conduire l’œuvre à sa perfection.
Espère, espère en Dieu, fais du bien sur la terre,tu recevras du ciel l’abondance des biens :c’est par là que David t’enseigne les moyensde te rendre vainqueur en cette rude guerre.Une chose, il est vrai, fait souvent balancer,attiédit en plusieurs l’ardeur de s’avancer,et dès le premier pas les retire en arrière :c’est que leur cœur, sensible encore aux voluptés,ne s’ouvre qu’en tremblant cette rude carrière,tant il conçoit d’horreur de ses difficultés.
L’objet de cette horreur te doit servir d’amorce,
la grandeur des travaux ennoblit le combat,et la gloire de vaincre a d’autant plus d’éclatque pour y parvenir on fait voir plus de force.L’homme qui porte en soi son plus grand ennemi,plus, à se bien haïr saintement affermi,il trouve en l’amour-propre une âpre résistance,plus il a de mérite à se dompter partout ;et la grâce, que Dieu mesure à sa constance,d’autant plus dignement l’en fait venir à bout.
Tous n’ont pas toutefois mêmes efforts à faire,comme ils n’ont pas en eux à vaincre également,et la diversité de leur tempéramentleur donne un plus puissant ou plus foible adversaire ;mais un esprit ardent aux saintes fonctions,quoiqu’il ait à forcer beaucoup de passions,tout chargé d’ennemis, fera plus de miraclesqu’un naturel bénin, doux, facile, arrêté,qui ne ressentant point en soi de grands obstacles,s’enveloppe et s’endort dans sa tranquillité.
Agis donc fortement, et fais-toi violencepour te soustraire au mal où tu te vois pencher ;examine quel bien tu dois le plus chercher,et portes-y soudain toute ta vigilance ;mais ne crois pas en toi le voir jamais assez :tes sens à te flatter toujours intéressést’en pourroient souvent faire une fausse peintureporte les yeux plus loin, et regarde en autruitout ce qui t’y déplaît, tout ce qu’on y censure,et déracine en toi ce qui te choque en lui.
Dans ce miroir fidèle exactement contemplece que sont en effet et ce mal et ce bien ;et les considérant d’un œil vraiment chrétien,fais ton profit du bon et du mauvais exemple :que l’un allume en toi l’ardeur de l’imiter,que l’autre excite en toi les soins de l’éviter,ou, si tu l’as suivi, d’en effacer la tache ;sers toi-même d’exemple, et t’en fais une loi,puisque ainsi que ton œil sur les autres s’attache,les autres à leur tour attachent l’œil sur toi.
Oh ! qu’il est doux de voir une ferveur divinedans les religieux nourrir la sainteté !Qu’on admire avec joie en eux la fermetéet de l’obéissance et de la discipline !Qu’il est dur au contraire et scandaleux d’en voirs’égarer chaque jour du cloître et du devoir,divaguer en désordre, et s’empresser d’affaires,désavouer l’habit par l’inclination,et pour des embarras un peu trop volontairesnégliger les emplois de leur vocation !
Souviens-toi de tes vœux, et pense à quoi t’engagece vertueux projet dont ton âme a fait choix ;mets-toi devant les yeux un Jésus-Christ en croix,et jusques en ton cœur fais-en passer l’image :à l’aspect amoureux de ce mourant Sauveurcombien dois-tu rougir de ton peu de ferveur,et du peu de rapport de ta vie à sa vie !Et quand il te dira : " Je t’appelois aux cieux,je t’ai mis en la voie, et tu l’as mal suivie, "combien doivent couler de larmes de tes yeux !
Oh ! qu’un religieux heureusement s’exerce
sur cette illustre vie et cette indigne mort !Que tout ce qui peut faire ici-bas un doux sortse trouve abondamment dans ce divin commerce !Qu’avec peu de raison il chercheroit ailleursdes secours plus puissants, ou des emplois meilleurs !Qu’avec pleine clarté la grâce l’illumine !Que son intérieur en est fortifié,et se fait promptement une haute doctrinequand il grave en son cœur un Dieu crucifié !
Sa paix est toujours ferme, et quoi qu’on lui commande,il s’y porte avec joie et court avec chaleur ;mais le tiède au contraire a douleur sur douleur,et voit fondre sur lui tout ce qu’il appréhende :l’angoisse, le chagrin, les contrariétés,dans son cœur inquiet tombant de tous côtés,lui donnent les ennuis et le trouble en partage ;il demeure accablé sous leurs moindres efforts,parce que le dedans n’a rien qui le soulage,et qu’il n’ose ou ne peut en chercher au dehors.
Oui, le religieux qui hait la discipline,qu’importune la règle, à qui pèse l’habit,
qui par ses actions chaque jour les dédit,se jette en grand péril d’une prompte ruine.Qui cherche à vivre au large est toujours à l’étroit :dans ce honteux dessein son esprit maladroitse gêne d’autant plus qu’il se croit satisfaire ;et quoi que de sa règle il ose relâcher,le reste n’a jamais si bien de quoi lui plaireque ses nouveaux dégoûts n’en veuillent retrancher.
Si ton cœur pour le cloître a de la répugnancejusqu’à grossir l’orgueil de tes sens révoltés,regarde ce que font tant d’autres mieux domptés,jusqu’où va leur étroite et fidèle observance :ils vivent retirés et sortent rarement,grossièrement vêtus et nourris pauvrement,travaillent sans relâche ainsi que sans murmure,parlent peu, dorment peu, se lèvent du matin,prolongent l’oraison, prolongent la lecture,et sous ces dures lois font une douce fin.
Vois ces grands escadrons d’âmes laborieuses,vois l’ordre des Chartreux, vois celui de Cîteaux,vois tout autour de toi mille sacrés troupeauxet de religieux et de religieuses ;
vois comme chaque nuit ils rompent le sommeil,et n’attendent jamais le retour du soleilpour envoyer à Dieu l’encens de ses louanges :il te seroit honteux d’avoir quelque lenteur,alors que sur la terre un si grand nombre d’angess’unit à ceux du ciel pour bénir leur auteur.
Oh ! si nous pouvions vivre et n’avoir rien à fairequ’à dissiper en nous cette infâme langueur,qu’à louer ce grand maître et de bouche et de cœur,sans que rien de plus bas nous devînt nécessaire !Oh ! si l’âme chrétienne et ses plus saints transportsn’étoient point asservis aux foiblesses du corps,aux besoins de dormir, de manger et de boire !Si rien n’interrompoit un soin continuelde publier de Dieu les bontés et la gloire,et d’avancer l’esprit dans le spirituel !
Que nous serions heureux ! Qu’un an, un jour, une heure,nous feroit bien goûter plus de félicitéque les siècles entiers de la captivitéoù nous réduit la chair dans sa triste demeure !Ô Dieu, pourquoi faut-il que ces infirmités,ces journaliers tributs, soient des nécessitéspour tes vivants portraits qu’illumine ta flamme ?Pourquoi pour subsister sur ce lourd élément
faut-il d’autres repas que les repas de l’âme ?Pourquoi les goûtons-nous, ô Dieu, si rarement ?
Quand l’homme se possède, et que les créaturesn’ont aucunes douceurs qui puissent l’arrêter,c’est alors que sans peine il commence à goûtercombien le créateur est doux aux âmes pures.Alors, quoi qu’il arrive ou de bien ou de mal,il vit toujours content, et d’un visage égalil reçoit la mauvaise et la bonne fortune :l’abondance sur lui tombe sans l’émouvoir,la pauvreté pour lui n’est jamais importune,la gloire et le mépris n’ont qu’un même pouvoir.
C’est lors entièrement en Dieu qu’il se repose,en Dieu, sa confiance et son unique appui,en Dieu, qu’il voit partout, en soi-même, en autrui,en Dieu, qui pour son âme est tout en toute chose.Où qu’il soit, quoi qu’il fasse, il redoute, il chéritcet être universel à qui rien ne périt,et dans qui tout conserve une immortelle vie,qui ne connoît jamais diversité de temps,et dont la voix sitôt de l’effet est suivieque dire et faire en lui ne sont point deux instants.
Toi qui, bien que mortel, inconstant, misérable,
peux avec son secours aisément te sauver,souviens-toi de la fin où tu dois arriver,et que le temps perdu n’est jamais réparable.Va, cours, vole sans cesse aux emplois fructueux :cette sainte chaleur qui fait les vertueuxveut des soins assidus et de la diligence ;et du moment fatal que ton manque d’ardeurt’osera relâcher à quelque négligence,mille peines suivront ce moment de tiédeur.
Que si dans un beau feu ton âme persévère,tu n’auras plus à craindre aucun funeste assaut,et l’amour des vertus joint aux grâces d’en hautrendra de jour en jour ta peine plus légère.Le zèle et la ferveur peuvent nous préparerà quoi qu’en cette vie il nous faille endurer :ils sèment des douceurs au milieu des supplices ;mais ne t’y trompe pas, il faut d’autres efforts,il en faut de plus grands à résister aux vices,à se dompter l’esprit, qu’à se gêner le corps.
L’âme aux petits défauts souvent abandonnéeen de plus dangereux se laisse bientôt choir,et la parfaite joie arrive avec le soir
chez qui sait avec fruit employer la journée.Veille donc sur toi-même et sur tes appétits,excite, échauffe-toi toi-même, et t’avertis ;quoi qu’il en soit d’autrui, jamais ne te néglige ;gêne-toi, force-toi, change de bien en mieux ;plus se fait violence un cœur qui se corrige,plus son progrès va haut dans la route des cieux.