Imitation de Jésus-Christ — Livre 1 — Chapitre 6

Thomas a Kempis (1380–1471)

Traducido por Pierre Corneille

Quand l’homme avec ardeur souhaite quelque chose,quand son peu de vertu n’opposeni règle à ses desirs ni modération,il tombe dans le trouble et dans l’inquiétudeavec la même promptitudequ’il défère à sa passion.

L’avare et le superbe incessamment se gênent,et leurs propres vœux les entraînentloin du repos heureux qu’ils ne goûtent jamais ;mais les pauvres d’esprit, les humbles en jouissent,et leurs âmes s’épanouissentdans l’abondance de la paix.

Qui n’est point tout à fait dégagé de soi-même,qui se regarde encore et s’aime,

voit peu d’occasions sans en être tenté :les objets les plus vils surmontent sa foiblesse,et le moindre assaut qui le pressel’atterre avec facilité.

Ces dévots à demi, sur qui la chair plus fortedomine encore en quelque sorte,penchent à tous moments vers ses mortels appas,et n’ont jamais une âme assez haute, assez pure,pour faire une entière ruptureavec les douceurs d’ici-bas.

Oui, qui de cette chair à demi se détache,se chagrine quand il s’arracheaux plaisirs dont l’image éveille son desir ;et faisant à regret un effort qui l’attriste,il s’indigne quand on résisteà ce qu’il lui plaît de choisir.

Que si lâchant la bride à sa concupiscence,il emporte la jouissance

où l’a fait aspirer ce desir déréglé,soudain le vif remords qui le met à la gêneredouble d’autant plus sa peineque plus il s’étoit aveuglé.

Il recouvre la vue au milieu de sa joie,mais seulement afin qu’il voiecomme ses propres sens se font ses ennemis,et que la passion, qu’il a prise pour guide,ne fait point le repos solidequ’en vain il s’en étoit promis.

C’est donc en résistant à ces tyrans de l’âmequ’une sainte et divine flammenous donne cette paix que suit un vrai bonheur ;et qui sous leur empire asservit son courage,dans quelques délices qu’il nage,jamais ne la trouve en son cœur.

Non, ces hommes charnels, dont les cœurs s’abandonnent

à tout ce que les sens ordonnent,ne possèdent jamais un bien si précieux ;mais les spirituels, en qui l’âme ferventerend la grâce toute-puissante,le reçoivent toujours des cieux.