Imitation de Jésus-Christ — Livre 3 — Chapitre 15

Thomas a Kempis (1380–1471)

Traducido por Pierre Corneille

Pense à moi, mon enfant ; quoi que tu te proposes,laisse-m’en disposer, et dis en toutes choses :

" Ô mon Dieu ! Si ton bon plaisirs’accorde à ce que je souhaite,donne-m’en le succès conforme à mon desir :sinon, ta volonté soit faite.

" Si ta gloire peut s’exalterpar l’effet où j’ose prétendre,permets qu’en ton saint nom je puisse exécuterce que tu me vois entreprendre.

" S’il doit servir à mon salut,si mon âme en tire avantage,ainsi que ton honneur en est l’unique but,que te servir en soit l’usage.

" Mais s’il est nuisible à mon cœur,s’il est inutile à mon âme,daigne éteindre, ô mon Dieu, cette frivole ardeur,et remplis-moi d’une autre flamme. "

Car souvent un desir peut sembler vertueux,qui n’a de la vertu qu’un air tumultueux,qu’une ombre colorée, et ce n’est pas à dire,quoiqu’il paroisse bon, que c’est moi qui l’inspire.Il ne t’est pas aisé de juger au certainquel esprit meut ton âme, ou ta langue, ou ta main ;s’il est bon ou mauvais ; si l’un ou l’autre est causeque tu fais un souhait pour telle ou telle chose ;ou si ce n’est enfin qu’un simple mouvementqu’excite dans ton cœur ton propre sentiment.Plusieurs y sont trompés, et leur fausse lumièretrouve le précipice au bout de la carrière,après avoir cru prendre avec fidélitépour guide en tous leurs pas l’esprit de vérité.

Tu dois donc, ô mon fils, toujours avec ma crainte,avec l’humilité dedans ton cœur empreinte,m’adresser tous tes vœux, me demander l’effetde tout ce que tu crois digne de ton souhait,

réduire tes desirs sous ce que je desire,m’en remettre le tout, et toujours me redire :

" Tu vois ce qui m’est le meilleur,de mes maux tu sais le remèderegarde mon desir, et règle-le, Seigneur,ainsi que tu veux qu’il succède.

" Donne-moi ce que tu voudras ;choisis le temps et la mesure ;et comme il te plaira daigne étendre le brassur ta chétive créature.

" Vois-moi gémir et travailler,et pour tout fruit ne me destineque ce qui te plaît mieux, et qui fait mieux brillerl’éclat de ta gloire divine.

" Ordonne de tout mon emploipar ta providence suprême ;agis partout en maître, et dispose de moisans considérer que toi-même.

" Tiens-moi dans ta main fortement ;tourne, retourne-moi sans cesse ;

porte-moi sans repos de la joie au tourment,de la douleur à l’allégresse.

" Tel qu’un esclave prêt à tout,pour toi, non pour moi, je veux vivre ;c’est là mon seul desir : puissé-je jusqu’au bout,ô mon Dieu, dignement le suivre ! "

Doux arbitre de mon sort,daigne m’accorder ta grâce :qu’elle aide mon foible effort,et que sa pleine efficacedure en moi jusqu’à la mort.

Fais, Seigneur, que mon desirn’ait pour but invariableque ce que ton bon plaisiraura le plus agréable,que ce qu’il voudra choisir.

Que ton vouloir soit le mien,que le mien toujours le suive,

et s’y conforme si bien,qu’ici-bas, quoi qu’il m’arrive,sans toi je ne veuille rien.

Fais-le toujours prévaloirsur quoi que je me propose,et mets hors de mon pouvoirde vouloir aucune choseque ce qu’il te plaît vouloir.

Fais-moi de sorte mourirà tout ce qu’on voit au monde,que je ne puisse chérirsur la terre ni sur l’ondeque ce qui ne peut périr.

Que ma gloire à l’abandon,sous les mépris abîmée,conserve si peu mon nom,qu’à mes yeux la renomméedoute si je vis ou non.

Fais que de tous mes souhaitsen toi seul je me repose ;fais qu’attendant les effetsoù mon âme se dispose,elle trouve en toi sa paix.

Toi seul es le vrai repos :

Hors de toi le calme est rude ;et la bonace des flotsaugmente l’inquiétudedes plus sages matelots.

En cette paix donc, Seigneur,essentielle et suprême,en cet unique bonheurqui n’est autre que toi-même,fais le repos de mon cœur.