Imitation de Jésus-Christ — Livre 3 — Chapitre 16
Traducido por Pierre Corneille
J’épuise mon desir, j’épuise ma penséeà chercher des contentementsqui par de vrais soulagementsadoucissent les maux dont mon âme est pressée ;mais, hélas ! après tout, j’ai beau m’en figurer,
j’ai beau les desirer,ce n’est point en ces lieux que je les dois attendre :l’avenir seul me les promet,cet heureux avenir où chacun peut prétendre,mais qu’on n’obtient qu’au prix où la vertu le met.
Quand par un heureux choix d’événements propicesle monde me feroit sa cour,quand il n’auroit soin nuit et jourque d’inventer pour moi de nouvelles délices,quand il attacheroit lui-même à mes côtéstoutes ses voluptés,de combien de moments en seroit la durée ?Et quels biens me pourroit donnersa faveur la plus ferme et la mieux assurée,qu’en un coup d’œil peut-être il faut abandonner ?
N’espère point de joie, ô mon cœur, que frivole ;n’en espère aucune ici-basqu’en ce grand Dieu de qui le brassoutient l’humble et le pauvre, et partout le console.Quels que soient tes ennuis, attends encore un peu,sans attiédir ton feu,attends le doux effet des promesses divines ;et tu posséderas bientôtdes biens encor plus grands que tu ne t’imagines,et que le ciel pour toi garde comme en dépôt.
Ce lâche abaissement aux douceurs temporelles,que le siècle fait trop goûter,sert d’un grand obstacle à monterdans ce palais de gloire où sont les éternelles :attache tes desirs, mon âme, à celles-ci ;fais-en ton seul souci,et regarde en passant celles-là pour l’usage ;ne t’en laisse plus éblouir :ce Dieu qui du néant te fit à son imageeut un plus digne objet que de t’en voir jouir.
De quoi te serviroient tous les trésors du monde,tous ceux que la terre et la merdans leur sein peuvent enfermer,si ce n’est point sur eux qu’un vrai bonheur se fonde ?Le plus pompeux éclat de ces riches trésorsn’a qu’un brillant dehorsqui n’excite au dedans que de l’inquiétude :il n’a point de solide bien ;et si tu veux trouver quelque béatitude,elle n’est qu’en ce Dieu qui créa tout de rien.
Mais garde-toi surtout de la présumer telleque se la peignent ces mondainsdont les desirs brutaux et vainsau gré de leur caprice en forment un modèle :tu t’y dois figurer un amas de vrais biens,tel que les vrais chrétiens
dans leurs plus longs travaux attendent sans murmure ;un avant-goût délicieux,tel que sent quelquefois une âme droite et purede qui tout l’entretien s’élève jusqu’aux cieux.
Rempli de cette idée, il te sera facilede juger l’instabilitéqu’a le monde et sa vanité,comme lui décevante, et comme lui fragile.La seule vérité donne aux afflictionsdes consolationsdurables à l’égal de sa sainte parole :ainsi l’éprouvent les dévots ;et portant en tous lieux un Dieu qui les console,ils savent bien aussi lui dire à tous propos :
" Bénin Sauveur de la nature,prends soin partout de m’assister,et daigne sans cesse prêterton secours à ta créature.
" Qu’au milieu de toutes mes peinesce me soit un soulagementd’être abandonné pleinementdes consolations humaines.
" Qu’au défaut même de la tienne,
j’en trouve dans ta volonté,dont la juste sévéritéfait cette épreuve de la mienne.
" Car enfin, Seigneur, ta colèrefera place à des temps plus doux,et les fureurs d’un Dieu jalouxcéderont aux bontés d’un père. "