Imitation de Jésus-Christ — Livre 3 — Chapitre 23

Thomas a Kempis (1380–1471)

Traducido por Pierre Corneille

" Maintenant que je vois ton âme plus capablede mettre un ordre à tes souhaits,je te veux enseigner comme on obtient la paixet la liberté véritable. "

Dégage tôt cette promesse,j’en recevrai, Seigneur, l’effet avec plaisir :hâte-toi de répondre à l’ardeur qui m’en presse,et donne-moi cette allégresse,toi qui fais naître ce desir.

" En premier lieu, mon fils, tâche plutôt à fairele vouloir d’autrui que le tien.Aime si peu l’éclat, le plaisir et le bien,que le moins au plus s’en préfère.

" Cherche le dernier rang, prends la dernière place,vis avec tous comme sujet ;et donne à tous tes vœux pour seul et plein objetqu’en toi ma volonté se fasse.

" Qui de ces quatre points embrasse la pratiqueprend le chemin du vrai repos,et s’y conservera, pourvu qu’à tous proposà leur saint usage il s’applique. "

Seigneur, voilà peu de paroles,mais qui font l’abrégé de la perfection ;et ce long embarras de questions frivolesdont retentissent nos écoleslaisse bien moins d’instruction.

Ces deux mots que ta bouche avanceouvrent un sens profond au cœur qui les comprend ;et quand il en peut joindre avec pleine constancela pratique à l’intelligence,le fruit qu’il en reçoit est grand.

Si pour les bien mettre en usagej’avois assez de force et de fidélité,le trouble qui souvent déchire mon courage

n’y feroit pas ce grand ravageavec tant de facilité.

Autant de fois que me dominela noire inquiétude ou le pesant chagrin,je sens autant de fois que de cette doctrinej’ai quitté la route divine,pour suivre un dangereux chemin.

Toi qui peux tout, toi dont la grâceaime à nous soutenir, aime à nous éclairer,redouble en moi ses dons, et fais tant qu’elle passejusqu’à cette heureuse efficacequi m’empêche de m’égarer.

Que mon âme, ainsi mieux instruite,embrasse de la gloire un glorieux rebut,et que de tes conseils l’invariable suitesoit d’achever sous leur conduitele grand œuvre de mon salut.

N’éloigne point de moi ta dextre secourable :viens, ô maître du ciel, viens, ô Dieu de mon cœur ;ne me refuse pas un regard favorableà fortifier ma langueur.

Vois les pensers divers qui m’assiégent en foule ;vois-en des légions contre moi se ranger ;vois quel excès de crainte en mon âme se coule :vois-la gémir et s’affliger.

Contre tant d’ennemis prête-moi tes miracles,pour passer au travers sans en être blessé,et donne-moi ta main pour briser les obstaclesdont tu me vois embarrassé.

Ne m’as-tu pas promis de leur faire la guerre ?Ne m’as-tu pas promis de marcher devant moi,et d’abattre à mes pieds ces tyrans de la terre,qui pensent me faire la loi ?

Oui, tu me l’as promis, et de m’ouvrir les portes,si jamais leurs fureurs me jetoient en prison,et d’apprendre à ce cœur qu’enfoncent leurs cohortesles secrets d’en avoir raison.

Viens donc tenir parole, et fais quitter la placeà ces noirs escadrons qu’arme et pousse l’enfer :ta présence est leur fuite ; et leur montrer ta face,c’est assez pour en triompher.

C’est là l’unique espoir que mon âme troublée

oppose à la rigueur des tribulations ;c’est là tout son recours quand elle est accabléesous le poids des afflictions.

Toi seul es son refuge, et seul sa confiance,c’est toi seul qu’au secours son zèle ose appeler,cependant qu’elle attend avecque patienceque tu daignes la consoler.

Éclaire-moi, mon cher Sauveur,mais de cette clarté qui cachant sa splendeur,chasse mieux du dedans tous les objets funèbres,et qui purge le fond du cœurde toute sorte de ténèbres.

Étouffe ces distractionsqui pour troubler l’effet de mes intentionsà ma plus digne ardeur mêlent leur insolence ;et dompte les tentationsqui m’osent faire violence.

Secours-moi d’un bras vigoureux ;terrasse autour de moi ces monstres dangereux,

ces avortons rusés d’une subtile flamme,qui sous un abord amoureuxjettent leur poison dans mon âme.

Que la paix ainsi de retourte fasse de mon cœur comme une sainte cour,où ta louange seule incessamment résonne,par un épurement d’amourà qui tout ce cœur s’abandonne.

Abats les vents, calme les flots ;tu n’as qu’à dire aux uns : " Demeurez en repos ; "aux autres : " Arrêtez, c’est moi qui le commande ; "et soudain après ces deux motsla tranquillité sera grande.

Répands donc tes saintes clartés,fais briller jusqu’ici tes hautes vérités,et que toute la terre en soit illuminée,en dépit des obscuritésoù ses crimes l’ont condamnée.

Je suis cette terre sans fruit,dont la stérilité sous une épaisse nuitn’enfante que chardons, que ronces et qu’épines :vois, Seigneur, où je suis réduitjusqu’à ce que tu m’illumines.

Verse tes grâces dans mon cœur ;fais-en pleuvoir du ciel l’adorable liqueur ;à mon aridité prête leurs eaux fécondes ;prête à ma traînante langueurla vivacité de leurs ondes.

Qu’ainsi par un prompt changementce désert arrosé se trouve en un momentun champ délicieux où règne l’affluence,et paré de tout l’ornementque des bons fruits a l’abondance.

Mais ce n’est pas encore assez :élève à toi mes sens sous le vice oppressés,et romps si bien pour eux des chaînes si funestes,que mes desirs débarrassésn’aspirent qu’aux plaisirs célestes.

Que le goût du bien souveraindéracine en mon cœur l’attachement humain,et faisant aux faux biens une immortelle guerre,m’obstine au généreux dédainde tout ce qu’on voit sur la terre.

Fais plus encore : use d’effort,use de violence, et m’arrache d’abordà cette indigne joie, à ces douceurs impures,à ce périssable supportque promettent les créatures.

Car ces créatures n’ont rienqui forme un plein repos, qui produise un vrai bien :leurs charmes sont trompeurs, leurs secours infidèles,et tout leur appui sans le tiens’ébranle, et trébuche comme elles.

Daigne donc t’unir seul à moi ;attache à ton amour par une ferme foitoutes mes actions, mes desirs, mes paroles,puisque toutes choses sans toine sont que vaines et frivoles.