Imitation de Jésus-Christ — Livre 3 — Chapitre 26

Thomas a Kempis (1380–1471)

Traducido por Pierre Corneille

Seigneur, qu’il faut être parfaitpour tenir vers le ciel l’âme toujours tendue.Sans jamais relâcher la vuevers ce que sur la terre on fait !

À travers tant de soins cuisantspasser comme sans soin, non ainsi qu’un stupide

que son esprit morne et languideassoupit sous les plus pesants ;

Mais par la digne fermetéd’une âme toute pure et toute inébranlable,par un privilége admirablede son entière liberté,

Détacher son affectionde tout ce qu’ici-bas un cœur mondain adore :Seigneur, j’ose le dire encore,qu’il y faut de perfection !

Ô Dieu tout bon, Dieu tout-puissant,défends-moi des soucis où cette vie engage,qu’ils n’enveloppent mon couraged’un amas trop embarrassant.

Sauve-moi des nécessitésdont le soutien du corps m’importune sans cesse,que leur surprise ou leur mollessene donne entrée aux voluptés.

Enfin délivre-moi, Seigneur,de tout ce qui peut faire un obstacle à mon âme,et changer sa plus vive flammeen quelque mourante langueur.

Ne m’affranchis pas seulement

des folles passions dont la terre est si pleine,et que la vanité mondainesuit avec tant d’empressement ;

Mais de tous ces petits malheursdont répand à toute heure une foule importunela malédiction communepour peine sur tous les pécheurs ;

De tout ce qui peut retarderla liberté d’esprit où ta bonté m’exhorte,et semble lui fermer la porte,quand tu veux bien me l’accorder.

Ineffable et pleine douceur,daigne, ô mon Dieu, pour moi changer en amertumetout ce que le monde présumecouler de plus doux dans mon cœur.

Bannis ces consolationsqui peuvent émousser le goût des éternelles,et livrer mes sens infidèlesà leurs folles impressions.

Bannis tout ce qui fait chérir

l’ombre d’un bien présent sous un attrait sensible,et dont le piége imperceptiblenous met en état de périr.

Fais, Seigneur, avorter en moide la chair et du sang les dangereux intrigues ;fais que leurs ruses ni leurs liguesne me fassent jamais la loi ;

Fais que cet éclat d’un momentdont le monde éblouit quiconque ose le croire,cette brillante et fausse gloire,ne me déçoive aucunement.

Quoi que le diable ose inventerpour ouvrir sous mes pas un mortel précipice,fais que sa plus noire malicen’ait point de quoi me supplanter.

Pour combattre et pour souffrir tout,donne-moi de la force et de la patience :donne à mon cœur une constancequi persévère jusqu’au bout.

Fais que j’en puisse voir proscritle goût de ces douceurs où le monde préside :fais qu’il laisse la place videà l’onction de ton esprit.

Au lieu de cet amour charneldont l’impure chaleur souille ce qu’elle enflamme,fais couler au fond de mon âmecelui de ton nom éternel.

Boire, et manger, et se vêtir,sont d’étranges fardeaux qu’impose la nature :oh ! qu’un esprit fervent endurequand il s’y faut assujettir !

Fais-m’en user si sobrementpour réparer un corps où l’âme est enfermée,qu’elle ne soit point trop charméede ce qu’ils ont d’alléchement.

Leur bon usage est un effetque le propre soutien a rendu nécessaire,et ce corps qu’il faut satisfaire

n’y peut renoncer tout à fait ;

Mais de cette nécessitéaller au superflu, passer jusqu’aux délices,et par de lâches artificesy chercher sa félicité :

C’est ce que nous défend ta loi,de peur que de la chair l’insolence rebelleà son tour ne range sous ellel’esprit qui doit être son roi.

Entre ces deux extrémités,de leur juste milieu daigne si bien m’instruire,que les excès qui peuvent nuiresoient de part et d’autre évités.