Imitation de Jésus-Christ — Livre 3 — Chapitre 39

Thomas a Kempis (1380–1471)

Traducido por Pierre Corneille

" Mon fils, entre mes mains remets toujours ta cause :je saurai bien de tout ordonner en son temps ;sans ennui, sans murmure attends que j’en dispose,et je ferai trouver à tes desirs contentsplus d’avantage en toute choseque toi-même tu n’en prétends. "

Je vous remets le tout, Seigneur, sans répugnance ;je vous remets le tout ; et plus j’ose y penser,plus je vois qu’en effet je ne suis qu’impuissance,et que tous mes efforts ne peuvent m’avancer.

Plût à votre bonté que l’âme peu touchéede tout ce qui peut suivre ou tromper son desir,je la pusse à toute heure offrir bien détachéeaux ordres souverains de votre bon plaisir !

" Mon fils, l’homme est changeant, et souvent il s’emporteavec empressement vers ce qu’il veut avoir :tant qu’il ne l’obtient pas, sa passion est forte ;mais quelque estime enfin qu’il veuille en concevoir,il en juge d’une autre sorte,sitôt qu’il est en son pouvoir.

" Dans tout ce qu’il possède il voit moins de mérite ;une flamme nouvelle éteint le premier feu ;du propre attachement l’inconstance l’agite ;un desir fait de l’autre un soudain désaveu,et ce n’est pas peu qu’on se quittemême dans les choses de peu.

" C’est l’abnégation, mais sincère et parfaite,qui peut seule affermir son instabilité :qui se bannit de soi trouve en moi sa retraite ;l’esclavage qu’il prend devient sa liberté,et dans la perte qu’il a faiteil rencontre sa sûreté.

" Mais ce vieil ennemi de la nature humainede tes meilleurs desseins cherche à gâter le fruit ;et tout impatient de renouer ta chaîne,pour rétablir en toi son empire détruit,il tient les ruses de sa haineen embuscade jour et nuit.

" Il étale à tes sens des douceurs sans pareilles,qu’eux-mêmes prennent soin de te faire goûter ;il cache tous ses lacs sous de fausses merveilles,pour voir si par surprise il t’y pourra jeter ;et sans l’oraison et les veillestu ne les saurois éviter. "