Imitation de Jésus-Christ — Livre 3 — Chapitre 45
Traducido por Pierre Corneille
Envoie à mon secours tes bontés souveraines,Seigneur, contre les maux qui m’ont choisi pour but,puisqu’en vain je mettrois aux amitiés humainesl’espoir de mon salut.
Ô mon Dieu, qu’ici-bas j’ai trouvé d’infidèles
dont je m’imaginois occuper tous les soins !Et que j’ai rencontré de véritables zèlesoù j’en croyois le moins !
En vain donc on voudroit fonder quelque espérancesur l’effet incertain de leur douteuse foi,et les justes jamais ne trouvent l’assurancede leur salut qu’en toi.
Que sous tes ordres saints notre esprit se captivejusqu’à tout recevoir d’un sentiment égal,et bénir ton saint nom de quoi qui nous arriveou de bien ou de mal.
Nous n’y contribuons qu’un importun mélangede foiblesse, d’erreur, et d’instabilité,qui des meilleurs desseins nous fait prendre le changeavec facilité.
Quelqu’un applique-t-il à toute sa conduiteune âme si prudente, un esprit si réglé,que souvent il ne voie ou cette âme séduite,ou cet esprit troublé ?
Mais qui sur ton vouloir forme sa patience,qui simplement te cherche, et n’a point d’autre espoir,
qui remet en toi seul toute sa confiance,n’est pas si prompt à choir.
Quelque pressé qu’il soit du malheur qui l’accable,sitôt que vers le ciel tu l’entends soupirer,ton bras étend sur lui cette main secourablequi l’en sait retirer.
Rien ne le fait gémir dont tu ne le consoles,et quiconque en ta grâce espère jusqu’au boutreçoit enfin l’effet de tes saintes paroles,et triomphe de tout.
Il est rare de voir qu’un ami persévèredans nos afflictions jusqu’à l’extrémité,et nous aide à porter toute notre misèresans être rebuté.
Toi seul es cet ami, fidèle, infatigable,que de nos intérêts rien ne peut détacher,et toute autre amitié n’a rien de si durablequ’il en puisse approcher.
Oh ! que cette âme sainte avoit sujet de dire :" J’ai pour base mon Dieu, pour appui Jésus-Christ ;
en lui seul je me fonde, en lui seul je respireet m’affermis l’esprit ! "
Si je lui ressemblois, j’aurois moins d’épouvantedes jugements du monde et de tout son pouvoir,et les traits les plus forts d’une langue insolentene pourroient m’émouvoir.
Mais qui pourra, Seigneur, par sa propre sagessepressentir tous les maux qui doivent arriver ?Et si quelqu’un le peut, aura-t-il quelque adressequi puisse l’en sauver ?
Ah ! si ce qu’en prévoit la prudence ou la crainteabat encor souvent toute notre vigueur,que font les imprévus, et quelle rude atteinten’enfoncent-ils au cœur ?
En vain pour me flatter je me le dissimule,il me falloit des miens prévenir mieux l’effet,et je ne devois pas une âme si créduleaux rapports qu’on m’a fait.
Mais l’homme est toujours homme, et les vaines louangesle dépouillent si peu de sa fragilité,
que ceux même qu’on nomme et qu’on croit de vrais angesne sont qu’infirmité.
Qui croirai-je que toi, vérité souveraine,qui jamais n’es déçue et ne peux décevoir ?Qui prendrai-je que toi dans cette course humainepour règle à mon devoir ?
L’homme est muable et foible, et ses discours frivolesportent l’impression de son déréglement :il se méprend et trompe ; et surtout en parolesil s’échappe aisément.
Aussi ne doit-on pas donner prompte croyanceà tout ce qui d’abord semble la mériter,et ce qu’il dit de vrai laisse à la défiancede quoi s’inquiéter.
Tu m’avertis assez de ses lâches pratiques,tu m’en instruis assez, Seigneur, quand tu me disqu’il faut que je m’en garde, et que nos domestiquessont autant d’ennemis ;
Qu’il n’est pas sûr de croire à quiconque vient dire :" Mon avis est le bon, l’infaillible est le mien ; "
et que tel en décide avec un plein empire,qui souvent ne sait rien.
Je ne l’ai que trop vu, Seigneur, pour mon dommage ;et puissé-je en former quelques saintes terreursqui ne me laissent pas égarer davantagedans mes folles erreurs !
Par une impertinente et fausse confidence,quelqu’un me dit un jour : " Écoute, sois discret,et conserve en ton cœur sous un profond silencele fruit de mon secret. "
À peine je promets de cacher le mystère,qu’il trouve de sa part le silence fâcheux,me quitte, va conter ce qu’il m’oblige à taire,et nous trahit tous deux.
Préserve-moi, Seigneur, de ces gens tous de langues,de ces illusions d’un esprit inconstant,garde partout le mien de leurs folles harangues,et moi d’en faire autant.
Daigne mettre en ma bouche une parole vraie,qui soit pleine de force et de stabilité ;
et ne souffre jamais que ma langue s’essaieà la duplicité.
Accorde à ma foiblesse assez de prévoyancepour aller au-devant du mal qui peut s’offrir,et détourner les maux que sans impatienceje ne pourrois souffrir.
Qu’il est bon de se taire, et qu’en paix on respire,quand de parler d’autrui soi-même on s’interdit,sans être prompt à croire, ou léger à redireplus qu’on ne nous a dit !
Une seconde fois, qu’il est bon de se taire,de n’ouvrir tout son cœur à personne qu’à toi,et n’abandonner pas aux rapports qu’on vient faireune indiscrète foi !
Qu’heureux est, ô mon Dieu ! qu’heureux est qui souhaiteque ton seul bon plaisir soit partout accompli,qu’au dedans, qu’au dehors ta volonté soit faite,et ton ordre rempli !
Que ta grâce en un cœur se trouve en assurance
alors qu’à fuir l’éclat il met tous ses efforts,et qu’il sait dédaigner cette vaine apparencequ’on admire au dehors !
Qu’une âme à ton vouloir saintement asservieménage bien les dons que lui fait ta faveur,lorsqu’elle applique tout à corriger sa vie,ou croître sa ferveur !
La gloire du mérite un peu trop épanduea fait perdre à plusieurs les trésors qu’ils ont eus,et j’ai vu la louange un peu trop tôt renduegâter bien des vertus.
Mais quand la grâce en nous demeure bien cachée,elle redouble en fruits, en forces, en appas,et secourt d’autant mieux une vie attachéeà d’éternels combats.