Imitation de Jésus-Christ — Livre 4 — Chapitre 10

Thomas a Kempis (1380–1471)

Traducido por Pierre Corneille

Tu dois avoir souvent recoursà la source de grâce et de miséricorde,cette fontaine pure où se forme le coursd’un torrent de bonté qui sur toi se déborde.Ainsi tu sauras t’affranchirde tout ce qui te fait gauchirvers les passions et les vices ;ainsi plus vigoureux, ainsi plus vigilant,des attaques du diable et de ses artificestu braveras la ruse et l’effort insolent.

Ce fier ennemi des mortelsde la communion sait quel bonheur procède,et combien on reçoit au pied de mes autels,en ce festin sacré, de fruit et de remède.Il ne perd point d’occasionsde semer ses illusionspour en détourner les fidèles :

il en fait son grand œuvre, et met tout son pouvoirà ne laisser en l’âme aucunes étincellesqui puissent rallumer l’ardeur de ce devoir.

Plus il te voit t’y prépareravec une ferveur d’un saint espoir guidée,plus les fantômes noirs qu’il te vient figurerfont un épais nuage et brouillent ton idée.Tu lis dans Job en plus d’un lieuque parmi les enfants de Dieucet esprit ténébreux se coule ;c’est contre eux qu’il s’efforce, et sa malignitéprend mille objets impurs que devant eux il roule,pour les remplir de crainte ou de perplexité.

Il tâche par mille embarrasde vaincre ou d’affoiblir le zèle qui t’enflamme,et de se rendre maître à force de combatsde cette aveugle foi qui t’illumine l’âme.Il ne néglige aucun secretpour t’éloigner de ce banquet,ou t’en faire approcher plus tiède ;mais il est en ta main de le rendre impuissant :son plus heureux effort n’abat que qui lui cède,et ne peut t’ébranler, si ton cœur n’y consent.

Quelques horribles saletésdont contre toi sa rage excite la tempête,tu n’as qu’à te moquer de leurs impuretés,et tu renverseras leurs foudres sur sa tête :tu n’as qu’à traiter de méprisce roi des malheureux esprits,pour le dépouiller de sa force.Ris donc de son insulte, et quelque émotiondont il ose à tes yeux jeter l’indigne amorce,ne te relâche point de la communion.

Souvent, à force d’y penser,le soin d’être dévot trop longtemps inquiète ;souvent l’anxiété de se bien confesserenveloppe l’esprit d’une langueur secrète.Fais choix alors de confidentsqui soient éclairés et prudents,et bannis tout le vain scrupule :il empêche ma grâce, et la précautionque lui fait apporter son effroi ridiculeéteint le plus beau feu de la dévotion.

Faut-il pour un trouble léger,pour un amusement qu’un vain objet excite,pour une pesanteur qui te vient assiéger,

que ta communion se diffère ou se quitte ?Porte tout à ce tribunal,où, par un bonheur sans égal,qui s’accuse aussitôt s’épure :pardonne à qui t’offense, et cours aux pieds d’autruilui demander pardon, si tu lui fis injure ;tu l’obtiendras de moi, si tu le veux de lui.

Que peut avoir d’utilitéde la confession cette folle remise ?De quoi te peut servir cette facilitéà reculer un bien que t’offre mon église ?Vomis tout ce maudit poison,et pour en purger ta raisoncours en hâte à ce grand remède :tu t’en trouveras mieux, et tu dois redouterqu’à l’obstacle présent quelque autre ne succède,plus fâcheux à souffrir et plus fort à dompter.

Remettre ainsi de jour en jourpour te mieux préparer à ce bonheur insigne,c’est te priver longtemps de ce gage d’amour,

et peut-être à la fin t’en rendre plus indigne.Romps le plus tôt que tu pourrasles chaînes de ces embarrasdont ta propre lenteur t’accable :nourrir l’inquiétude apporte peu de fruit,et l’on s’avance mal quand on refuit ma tablepour des empêchements que chaque jour produit.

Sais-tu que l’assoupissementoù te laisse plonger ta langueur insensiblet’achemine à grands pas à l’endurcissement,et qu’à force de temps il devient invincible ?Qu’il est de lâches, qu’il en est,dont la tépidité s’y plaîtjusqu’à le rendre volontaire,et dont la nonchalance aime à prendre aux cheveuxla moindre occasion d’éloigner un mystèrequi les obligeroit d’avoir mieux l’œil sur eux !

Oh ! que foible est leur charité !Que leur dévotion est traînante et débile !Et que ce zèle est faux dont l’imbécillitéà quitter un tel bien se trouve si facile !

Heureux l’homme qui tous les jourspour recevoir un tel secoursépure assez sa conscience,et n’en passeroit point sans un si grand appui,si de ses directeurs il en avoit licence,ou qu’il ne craignît point qu’on parlât trop de lui !

Quand par un humble sentimentle respect en conseille une sainte abstinence,ou qu’on y voit d’ailleurs un juste empêchement,un homme est à louer de cette révérence ;mais lorsque parmi ce conseilil se glisse un morne sommeil,on se doit exciter soi-même,faire tout ce que peut l’humaine infirmité :mon secours est tout prêt, et ma bonté suprêmeconsidère surtout la bonne volonté.

Alors que ta dévotion

a pour s’en abstenir des causes légitimes,ton desir vertueux, ta bonne intention,te peuvent en donner les fruits les plus sublimes.Quiconque a Dieu devant les yeuxpeut en tout temps, peut en tous lieuxgoûter en esprit ce mystère :il n’est obstacle aucun qui l’en puisse empêcher,et c’est toujours pour l’âme un repas salutairequand, au défaut du corps, elle en sait approcher ;

Non que cette communion,qu’il peut faire en tout temps, toute spirituelle,doive monter si haut en son opinionque son esprit content néglige l’actuelle :il faut que souvent sa ferveurde la bouche comme du cœurreçoive ce vrai pain des anges,qu’il ait des temps réglés pour un si digne effet,et s’y donne pour but ma gloire et mes louanges,plus que ce qui le flatte et qui le satisfait.

Attendant ces jours bienheureux,contemple dans la crèche un Dieu qui s’est fait homme ;

repasse en ton esprit mon trépas douloureux ;vois l’œuvre du salut qu’en la croix je consomme :autant de fois qu’un saint transportdans ma naissance ou dans ma mortprendra de quoi croître ta flamme,ton zèle autant de fois saura mystiquementd’une invisible main communier ton âme,et recevra le fruit de ce grand sacrement.

Qui ne daigne s’y préparerqu’alors qu’il est pressé par quelque grande fête,et que le jour pour lui semble le desirer,y portera souvent une âme fort mal prête.Heureux qui du plus digne apprêt,sans attache au propre intérêt,fait son ordinaire exercice,et s’offre en holocauste à son Père immortel,quand pour le sacrement ou pour le sacrificeil se met à ma table, ou monte à mon autel !

Observe pour dernier avisde n’être ni trop long, ni trop court en ta messe :contente ainsi que toi ceux avec qui tu vis,et garde un train commun en qui rien ne les blesse.Un prêtre n’est bon que pour lui,s’il gêne le zèle d’autrui,

faute de suivre la coutume ;et tu dois regarder ce qui profite à tousplus que toute l’ardeur qui dans ton cœur s’allume,et que tous ces élans qui te semblent si doux.