Imitation de Jésus-Christ — Livre 4 — Chapitre 13

Thomas a Kempis (1380–1471)

Traducido por Pierre Corneille

Qui me la donnera, Seigneur,cette joie où mon âme aspire,

de pouvoir seul à seul te montrer tout mon cœur,et de jouir de toi comme je le desire ?

Que je rirai lors des méprisqu’auront pour moi les créatures !Qu’il m’importera peu si leurs foibles espritsme comblent de faveurs, ou m’accablent d’injures !

Je te dirai tout mon secret,tu me diras le tien de même,tel qu’un ami s’explique avec l’ami discret,tel qu’un amant fidèle entretient ce qu’il aime.

C’est là, Seigneur, tout mon desir,c’est tout ce dont je te conjure,qu’une sainte union à ton seul bon plaisirarrache de mon cœur toute la créature ;

Qu’à force de communions,d’offrandes et de sacrifices,élevant jusqu’au ciel toutes mes passions,j’apprenne à ne goûter que ses pures délices.

Quand viendra-t-il, cet heureux jour,ce moment tout beau, tout céleste,

qu’absorbé tout en toi par un parfait amour,je m’oublierai moi-même et fuirai tout le reste ?

Viens en moi, tiens-toi tout en moi ;souffre à tes bontés adorablesde nous faire à tous deux cette immuable loi,qu’à jamais cet amour nous rende inséparables.

N’es-tu pas ce cher bien-aimé,cet époux choisi d’entre mille,à qui veut s’attacher mon cœur tout enflammé,tant qu’il respirera dedans ce tronc mobile ?

N’es-tu pas seul toute ma paix,paix véritable et souveraine,hors de qui les travaux ne finissent jamais,hors de qui tout plaisir n’est que trouble et que peine ?

N’es-tu pas cette déitéineffable, incompréhensible,qui fuyant tout commerce avec l’impiété,au cœur simple, au cœur humble es toujours accessible ?

Seigneur, que ton esprit est doux !Que pour tes enfants il est tendre !

Et que c’est les aimer que de les nourrir tousde ce pain que du ciel tu fais pour eux descendre !

Est-il une autre nationsi grande, si favorisée,qui possède ses dieux avec telle union,qui trouve leur approche également aisée ?

Chaque jour, pour nous soulager,pour nous porter au bien suprême,tu nous offres à tous ton vrai corps à manger,tu nous donnes à tous à jouir de toi-même.

Quel climat est si précieuxsur qui nous n’ayons l’avantage ?Et quelle créature obtint jamais des cieuxrien d’égal à ce don qui fait notre partage ?

Un Dieu venir jusqu’en nos cœurs !De sa chair propre nous repaître !Ô grâce inexplicable ! ô célestes faveurs !Par quels dignes présents puis-je les reconnoître ?

Que te rendrai-je, ô Dieu tout bon,après ce trait d’amour immense ?Où pourrai-je trouver de quoi te faire un donqui puisse tenir lieu d’une reconnoissance ?

Je l’ai, mon Dieu, j’ai ce de quoite faire une agréable offrande ;je n’ai qu’à me donner de tout mon cœur à toi,et je te rendrai tout ce qu’il faut qu’on te rende.

Oui, c’est là tout ce que tu veuxpour cette faveur infinie.Seigneur, que d’allégresse animera mes vœux,quand je verrai mon âme avec toi bien unie !

D’un ton amoureux et divintu me diras lors à toute heure :" Si tu veux avec moi vivre jusqu’à la fin,avec toi jusqu’au bout je ferai ma demeure. "

Et je te répondrai soudain :

" Si tu m’en veux faire la grâce,Seigneur, c’est de ma part mon unique dessein ;fais que d’un si beau nœud jamais je ne me lasse. "