Imitation de Jésus-Christ — Livre 4 — Chapitre 18
Traducido por Pierre Corneille
Toi qui suis de tes sens les dangereuses routes,et veux tout pénétrer par ton raisonnement,sache qu’approfondir un si grand sacrement,c’est te plonger toi-même en l’abîme des doutes.Quiconque ose d’un Dieu sonder la majesté,dans ce vaste océan de son immensité,opprimé de sa gloire, aisément fait naufrage ;et tu voudrois en vain comprendre son pouvoir,puisqu’un mot de sa bouche opère davantageque tout l’esprit humain ne sauroit concevoir.
Je ne te défends pas la recherche pieusedes saintes vérités dont tu dois être instruit :leur pleine connoissance est toujours de grand fruit,
pourvu qu’elle soit humble, et non pas curieuse.Que des pères surtout les fidèles avisavec soumission soient reçus et suivis :tu te rendras heureux si tu te rends docile ;mais plus heureuse encore est la simplicitéqui fuit des questions le sentier difficile,et sous les lois de Dieu marche avec fermeté.
Que le monde en a vu dont l’indiscrète audace,à force de chercher, est tombée en défaut,et pour avoir porté ses lumières trop haut,de la dévotion a repoussé la grâce !Ton Dieu sait ta foiblesse, et n’exige de toique la sincérité d’une solide foi,qu’une vie obstinée à la haine du crime ;et non pas ces clartés qu’un haut savoir produit,ni cette intelligence, et profonde et sublime,qui du mystère obscur perce toute la nuit.
Si ce que tu peux voir au-dessous de toi-mêmese laisse mal comprendre à ton esprit confus,comment comprendras-tu ce qu’a mis au-dessus,ce que s’est réservé le monarque suprême ?Rabats de cet esprit l’essor tumultueux ;
à ces rébellions des sens présomptueuximpose de la foi l’aimable tyrannie :soumets-toi tout entier ; remets-moi tout le soinde répandre sur toi ma science infinie,et j’en mesurerai le don à ton besoin.
Souvent, touchant la foi d’un si profond mystère,plusieurs, et fortement, sont tentés de douter ;mais ces tentations ne doivent s’imputerqu’à la suggestion du commun adversaire :ne t’en mets point en peine, évite l’embarrasoù jetteroient ton cœur ces périlleux débats ;quoi qu’il t’ose objecter, dédaigne d’y répondre ;crois-moi, crois ma parole et celle de mes saints :cet unique secret suffit pour le confondre,et fera par sa fuite avorter ses desseins.
S’il revient à l’attaque et la fait plus pressée,soutiens-en tout l’effort sans en être troublé ;et souviens-toi qu’enfin cet assaut redoubléest la marque d’une âme aux vertus avancée.Ces méchants endurcis, ces pécheurs déplorés,comme il les tient pour lui déjà tous assurés,à les inquiéter jamais il ne s’amuse :c’est aux bons qu’il s’attache ; et c’est contre leur foi
qu’il déploie à toute heure et sa force et sa ruse,pour m’enlever, s’il peut, ce qu’il voit tout à moi.
Viens, et n’apporte point une foi chancelanteque la raison conseille et qui tient tout suspect ;je la veux simple et ferme, avec l’humble respectqu’à ce grand sacrement doit ta sainte épouvante.Viens donc, et pour garant en ce divin repasde tout ce que tu crois et que tu n’entends pas,ne prends que mon vouloir et ma toute-puissance :je ne déçois jamais, et ne puis décevoir ;mais quiconque en soi-même a trop de confiancese trompe, et ne sait rien de ce qu’il croit savoir.
Je marche avec le simple, et ne fais ouverturequ’aux vrais humbles de cœur de mes plus hauts secrets ;aux vrais pauvres d’esprit j’aplanis mes décrets,et dessille les yeux où je vois l’âme pure.La curiosité qu’un vain orgueil conduitse fait de ses faux jours une plus sombre nuit,qui cache d’autant plus mes clartés à sa vue :plus la raison s’efforce, et moins elle comprend ;aussi comme elle est foible, elle est souvent déçue ;mais la solide foi jamais ne se méprend.
Tous ces discernements que la nature inspire,toute cette recherche où le sens peut guider,doivent suivre la foi qu’ils veulent précéder,doivent la soutenir, et non pas la détruire.C’est la foi, c’est l’amour, qui tous deux triomphants,dans ce festin que Dieu présente à ses enfants,marchent d’un pas égal, ont des forces pareilles ;et leur sainte union, par d’inconnus ressorts,fait tout ce grand ouvrage et toutes ces merveillesqui du raisonnement passent tous les efforts.
Le pouvoir souverain de cet absolu maître,que ne peuvent borner ni les temps ni les lieux,opère mille effets sur terre et dans les cieux,que l’homme voit, admire, et ne sauroit connoître.Plus l’esprit s’y travaille, et plus il s’y confond ;plus il les sonde avant, moins il en voit le fond :ils sont toujours obscurs et toujours admirables ;et si par la raison ils étoient entendus,le nom de merveilleux et celui d’ineffables,quelques hauts qu’on les vît, ne leur seroient pas dus.