Les Coquelicots

Théodore Botrel (1868–1925)

Coups de clairon — Les Boërs

À la mémoire de Villebois-Mareuil.

LES COQUELICOTS

La Rochejacquelein, le héros de Vendée,« M’ sieur Henri — l’Intrépide » ainsi qu’on l’appelait,Nouait à son chapeau, son col et son épéeTrois mouchoirs rouges de Cholet ;Il avait des yeux bleus où rayonnait son âme,Un front pur ; il avait vingt ans, des cheveux d’or ;Il était doux et bon, tendre comme une femme,Brave comme un Campéador.Il tirait son épée, et l’on entrait en danseAux cris de : « Vivent Dieu, ses Prêtres et son Roi ! »Il disait à ses gâs : « Suivez-moi si j’avance ;Si je recule, tuez-moi ! »

Et tous les gâs suivaient ce coq à rouge crête ;On passait où passait La Rochejacquelein,Car d’Elbée et Lescure et Stofflet et CharetteAvaient dit : « C’est un Du Guesclin ! »Or, les Bleus, las de voir ces Brigands invinciblesConduits par cet enfant, poussèrent un long cri :« Ne visons que le chef ! » … et choisirent pour cibleLes trois mouchoirs de M’ sieur Henri.Aussitôt, bourdonnant ainsi que des abeillesButineuses de sang — de sang jeune qui bout, —Les balles des fusils chantèrent aux oreillesDe M’ sieur Henri, toujours debout.Les Vendéens criaient : « C’est vous seul que l’on guette !« Tirez donc vos mouchoirs, ohé-là ! M’ sieur Henri !« Tirez au moins c’ti-là qu’est dessus votre tête,« Ou vous allez être péri ! »Et l’enfant répondait en riant : « Qu’est-ce à dire ?« Me dégrader ? jamais ! Me cacher ? que non pas !« C’est un immense honneur que d’être un point de mire :« Si je meurs, vengez-moi, les gâs ! »Ceux-ci firent alors une chose splendide :Ces héros en sabots, ces rustres valeureux,Pour sauver celui-là qu’ils nommaient l’Intrépide,Attirèrent la mort sur eux :Sous le feu, chacun prit dans sa petite veste,Dans ses brayes de toile ou son bissac de peauUn mouchoir de Cholet — un mouchoir rouge — et, preste,L’attacha sur son grand chapeau !

Et les Bleus ébahis de voir, à la seconde,Tant de Chefs qui s’offraient au feu de leurs flingot :Cherchaient en vain l’épi de blé, la paille blonde,Dans ce champ de coquelicots !

Braves gâs de Bretagne, et vous, gâs de VendéeQui vouliez être chefs pour braver les dangers,J’ai pensé bien souvent à vous tous, cette année,Et trouvé les temps bien changés !Il est encor des preux à l’époque où nous sommes,Certes : voyez plutôt les Anglais et les Boërs !Voyez Cronje tenant avec deux, trois mille hommesContre soixante mille, huit jours ;Et Villebois-Mareuil, ce martyr volontaire,Moderne paladin d’un lointain Roncevaux,Coquelicot français que la lâche AngleterreA fauché d’un revers de faulx !Les Boërs sont, comme vous, des bataillons informesDe rudes paysans luttant pour leurs drapeaux,Sans fiers états-majors, sans brillants uniformes :Vestes de bure et grands chapeaux.S’ils n’ont pas de canons — tout comme vous, naguère —Ils clouent sur un affût un tronc d’arbre ébranché ;Et quiconque est visé par leur fusil de guerreEst, d’avance, un homme touché.

Aussi, le bruit courant, volant de proche en proche,Que les Mauser couchaient les officiers d’abord,Quelques-uns de ceux-ci cachèrent dans leur pocheAiguillettes et galons d’or !Le Vendéen, voulant sauver le chef qu’il aime,Ne voulait être chef qu’au moment des combats ;Mais l’officier saxon, se dégradant lui-même,Se cache parmi ses soldats !Saluons les Héros, quels qu’ils soient, d’où qu’ils viennent ;Saluons les Anglais qui surent bien mourir,Saluons ceux qui font un serment et le tiennent…… Et qui meurent pour le tenir !Mais penchons-nous gaîment, Français, sur notre HistoireEt, narguant leur puffisme et bravant leurs boulets,Crions : « Passez premiers partout… sauf pour la Gloire :Après nous, messieurs les Anglais ! »

(1900)