Chez Jehanne
Les Chants du bivouac
CHEZ JEHANNE,
à domrémy
Quand, « dans le royaume de France,11 y a vraiment grand’pitié » ;Lorsque le Doute et l’EspérancePartagent nos cœurs par moitié ;À l’heure où tout le long des routesTant et tant d’émigrés dolents,Courbés sous le vent des déroutes,Vont, fuyant devant les Hulans ;
Afin de retremper mon âme.Reforger mon cœur et ma foi,Ô Jeanne ! à ta divine flamme,Vois : je m’en suis venu vers loi.Au loin — sur Bar — le canon tonne ;Dans son jardinet tout en fleursTa petite maison s’étonne ;Ses murailles suintent des pleurs ;Or, par ce matin de septembre,Entré chez toi tout soucieux,Voici que je sors de ta chambreLe front clair et le cœur joyeux.C’est que — guidé par toi peut-être, —Comme d’instinct, sans y songer,J’ai couru jusqu’à ta fenêtreDonnant sur ton petit verger,Et que soudainement — si proches ! —Trois cloches sonnant à la fois,Se mêlèrent au chant des clochesDes voix, Jeanne, des voix : tes Voix ;Voix de tes saintes, douces, fortes.Planant toujours sur Domrémy,Chères Voix que l’on croyait mortes,Quand leur son n’était qu’endormi ;
Voici que, soudain, réveilléesPar le bruit double de l’airain,(Canonnade et carillonnées),Par-dessus le pays lorrain,À la « doulce France » envahie,Elles criaient : « Sursum Corda !Va, va toujours ! Même meurtrie,Va, bataille le bon Combat !» La Victoire n’est pas prochaine :11 faut lutter, souffrir encor…Qu’importe ! puisqu’elle est certaine,Au ciel inscrite en lettres d’or ;» Courage ! le grand jour se lève,Car Dieu le veut qui veille là :Dieu de Jeanne et de GenevièveEt non pas celui d’Attila ! »
Puis, les douces Voix entenduesMoururent avec l’Angélus ;Les Voix des Saintes s’étaient tues,Mes sens ne les percevaient plusQue mon cœur entendait encoreAvec la foi des vieux CroisésL’annonce de la grande AurorePromise à nos cœurs angoissés.
Alors, baisant avec tendresseSes quatre dalles de granit,Fou d’espoir, ivre d’allégresse,Je repassai le seuil béni :« Merci, Jeanne ! Adieu, bonnes Saintes !À Domrémy nous reviendronsL’an prochain, les haines éteintesEt bouté dehors l’Ennemi ! »