La Bonne Lorraine

Théodore de Banville (1823–1891)

Les Exilés

La bonne Lorraine

Livrée aux léopards anglais par YsabeauNotre France allait être un cadavre au tombeau.Elle n’avait plus rien de sa fierté divine,Et Suffolk et Talbot lui broyaient la poitrine ;Plus de vaillance, plus d’espoir, c’était la fin.Affolés par la peur affreuse et par la faim,Les paysans quittaient par troupes leurs villages.Ils s’enfuyaient et, las de subir les pillages,Ils allaient vivre au fond des bois avec les loups.Le roi de Bourges, cœur inquiet et jaloux,Sans toucher son épée où s’amassait la rouille,Docile, abandonnait sa vie à la Trémouille ;Orléans succombait déjà plus qu’à moitié,Lorsque Dieu vit la France et la prit en pitié.C’est alors qu’il choisit, pour sauver cette reine,Un champion, qui fut la robuste Lorraine,La Lorraine où jamais le travail ni les ansN’abattent la vertu mâle des paysans.

Dieu, nous plaignant, voulut qu’elle prît la figureD’une vierge donnant au ciel son âme pure,Comme une hostie offerte à Jésus triomphant,Et qu’elle tînt la hache avec un bras d’enfant,Forte de son amour et de son ignorance,Pour chasser l’étranger qui dévorait la FranceComme un troupeau de bœufs mange l’herbe d’un parc,Et la Lorraine alors se nomma Jeanne d’Arc !Ô toi, pays de Loire, où le fleuve étincelle,Tu la vis accourir, cette rude PucelleQui, portant sa bannière avec le lys dessus,Combattait dans la plaine au nom du roi Jésus !Faucheuse, elle venait faucher la moisson mûre,Et le joyeux soleil dorait sa blanche armure.Elle pleurait d’offrir des festins aux vautours,Et montait la première aux échelles des tours.Partout sûre en son cœur de vaincre, Orléans, Troyes,Malgré le Bourguignon vorace, étaient ses proies.Lorsqu’elle pénétrait dans ces séjours de rois,On entendait sonner dans le vent les beffroisAvec de grands cris d’or pleins d’une joie étrange,Et le peuple ravi la suivait comme un ange.Puis elle retournait, héros insoucieux,À la bataille, et saint Michel, au haut des cieuxFlamboyants, secouait devant elle son glaive.Le roi Charles conduit par elle comme en rêve,Et sacré sous l’azur dans l’église de Reims ;Tant de succès hardis, tant d’exploits souverains,

Tant de force, Dunois, Xaintrailles et LahireSuivant, joyeux, ce chef de guerre au doux sourire ;Le grand pays qui met des lys dans son blasonRessuscité des morts malgré la trahison,Tout cela, tant l’Histoire est un muet terrible !Devait finir un jour à ce bûcher horribleOù la Pucelle meurt dans un rouge brasier ;Et le songeur ne sait s’il doit s’extasierDavantage devant l’adorable martyre,Ou devant la guerrière enfant qu’un peuple admire,Le rendant à l’honneur après ses lâchetés,Et dont le sang d’agneau nous a tous rachetés !Ô sainte, ô Jeanne d’Arc, toi la bonne Lorraine,Tu ne fus pas pour nous avare de ta peine.Devant notre pays aveugle et châtié,Pastoure, tu frémis d’une grande pitié.Sans regret tu pendis au clou ta cotte rouge,Et toi qui frissonnais pour une herbe qui bouge,Tu mis sur tes cheveux le dur bonnet de fer.Pour déloger Bedford envoyé par l’enfer,Tu partis à la voix de sainte Catherine !Et porter un habit d’acier sur ta poitrine,Et t’offrir, brebis sainte, au couteau du boucher,Et chevaucher pendant les longs jours, et coucherSur le sol nu pendant l’hiver, comme un gendarme ;Tu faisais tout cela sans verser une larme,Jusqu’à ce que ta France eût vengé son affront,Et, comme un lion fier, secoué sur son front

Sa chevelure, et par tes soins, bonne pastoure,Eût retrouvé son los antique et sa bravoure !Mais, oh ! pourquoi dans tous les temps blessée au flancLaisse-t-elle aux buissons des taches de son sang ?Jeanne, à présent c’est toi, c’est la Lorraine mêmeQue tient dans ses deux poings l’étranger qui blasphème,Et qui brave ta haine aux farouches éclairs.C’est lui, le dur Teuton d’Allemagne aux yeux clairs,Qui fauche tes épis rangés en longue ligneDans la plaine, et c’est lui qui vendange ta vigne.Tes fleuves désormais ont des noms étrangers,Un bracelet hideux pèse à tes pieds légers,Ô guerrière intrépide et que la gloire allaite !Une chaîne de fer serre ton bras d’athlète,Et la morne douleur est au pays lorrain.Mais laisse venir Dieu, le juge souverainQue servit ton génie, et qui voit ta souffrance.Ne désespère pas, regarde vers la France !Tu rallumas ses yeux éteints, comme un flambeau ;C’est toi qui la repris toute froide au tombeauEt qui lui redonnas ton souffle : elle te nommeDepuis ces jours anciens Libératrice, et commeAlors tu te donnas pour elle sans faillir,Elle n’entendra pas non plus sans tressaillirJusqu’en sa mœlle, et sans que la pitié la prenne,Le long sanglot qui vient des marches de Lorraine !30 mai 1872.