Michelet

Théodore de Banville (1823–1891)

Nous tous

LXIIMICHELET

Michelet, qui peignit la merEt les tumultueuses moiresDont s’éblouit le flot amer,Nous revient, jeune, en ses Mémoires.Oh ! jadis, tordu par le ventDe l’incantation magique,Plongé, palpitant et vivant,Dans l’Histoire au gouffre tragique,Il la vécut, il la souffrit,Tout pâle de ce qu’il enseigne,Ayant dans son vaillant espritLes douleurs du peuple qui saigne ;

Guerroyant avec Jeanne d’ArcEt faisant fuir l’Anglais superbeEt, lorsque Louis dans son parcTriomphait, se nourrissant d’herbe.Avec ses mots heurtés, flottants,Éloquents en d’étranges suites,Je le vois, pâle et maigre, au tempsDe ses leçons sur les Jésuites.Sa parole en flots lumineuxRoulait, assujettie au nombre,Et ses beaux yeux vertigineuxAvaient l’air de deux grands trous d’ombre.Plus tard, revenu des enfersQue la sombre Histoire devine,Et des doux paradis offertsPar la nature âpre et divine ;Ayant vu les charmants réseauxQue la mer tremblante reflèteEt les feuillages pleins d’oiseauxEt la montagne violette ;

Quand d’un pas cruel et presséVint derrière lui l’âge austère, —Indulgent, pensif, engraissé,Ne voulant pas encor se taireNi cesser d’être un voyageur,Proie offerte à la vie ardente,Il eut alors un air songeurDe vieille femme, — comme Dante.

11 février 1884.