Édouard Manet

Théodore de Banville (1823–1891)

Nous tous

XXXIXÉDOUARD MANET

Ce riant, ce blond Manet,De qui la grâce émanait,Gai, subtil, charmant en somme,Dans sa barbe d’Apollon,Eut, de la nuque au talon,Un bel air de gentilhomme.Son mal fut celui des forts.Il voulait s’égarer horsDe la route coutumièreEt vivre avec les esprits.Il eut le tort d’être éprisDu jour et de la lumière.

Belle Ève blonde à l’œil noir,Il voulait te faire voirParmi l’air que tu respires,Et dégrafer ton collierAilleurs que dans l’atelier.On a fait des crimes pires.On l’adore, on l’a banni.Il n’avait mérité niCet excès d’honneur, ni cetteIndignité. Le publicA sa manie et son ticEt ne voit qu’une facette.Que l’artiste, esclave et roi,Aime la Peinture, ou toi,Chaste Muse enchanteresseDont le front m’éblouissait,Quand on part, l’important, c’estD’avoir chéri sa maîtresse.

11 janvier 1884.