Le Mois des morts
Novembre a mis, comme un suaire,Sa longue robe de brouillards ;Le soleil, dans nos cieux blafards,Semble une lampe mortuaire.
Les feuilles pendent en haillonsAu noir squelette de la vigne,
Et, là-bas, fument des sillonsPrès de ces tombeaux qu’on aligne.
Le semeur, en grand appareil,Donne au champ la façon dernière ;Comme un mort promis au réveil,Le grain est couché sous la terre.
Mais rien ne parle encor d’espoir ;Tout s’endort et tout se recueille,Il n’est resté ni fleur ni feuille ;Le sol est gris, le ciel est noir.
Connais-tu ces buissons moroses ?C’est l’aubépine et l’églantier.Où sont les roses du sentierEt les mains qui cueillaient ces roses ?
Dans ces prés ne retourne pas ;Le bois mort que le vent y sème,Avec la trace de vos pas,A caché le sentier lui-même.
Tu peux marcher jusqu’à la nuit ;Tu seras seul avec ton livre :On refuse, hélas ! de te suivreOù, jadis, on t’avait conduit.
Tu n’aurais là d’autre cortègeQu’oiseaux noirs et loups aux abois ;L’hiver a changé dans les boisVos lits de mousse en lits de neige.
Voici l’heure où le souvenirPeuple seul la forêt discrète ;
Sans y troubler aucune fête,Les morts peuvent y revenir.
Au bord des étangs et des chaumes,A l’abri dans les chemins creux,Tu peux converser avec eux ;Suis, pas à pas, ces chers fantômes.
Ils te ramènent par la mainDans ce passé que l’on t’envie ;Où les lambeaux de votre viePendent aux buissons du chemin.
Qu’ont-ils fait de leurs premiers charmes,Ces jardins aux vives couleurs,Où l’on récolte moins de fleurs,Hélas ! qu’on n’y sème de larmes ?
Voici les berceaux familiersOù, dans la mousse et les pervenches,Les baisers chantaient par milliers,Comme les oiseaux sur les branches.
Mais, ces arbres et ces soleils,S’ils t’ont prêté l’ombre et la flamme,S’ils t’ont donné leurs fruits vermeils,Ont pris tous des parts de ton âme.
Tu la jetais à tous les vents,Pour un mot, pour un regard tendre…Mais, viens, et les morts vont te rendreCe qu’ont emporté les vivants.
Car, là-haut, sur les mêmes grèves,Dans ces astres peuplés d’esprits,
Flottent à la fois les débrisEt les germes de tous nos rêves.
Là-haut, dans l’immatériel,Tout va perdre et retrouver l’être ;Quand les morts descendent du ciel,C’est pour nous aider à renaître.
Pur de désirs et de remords,Fais donc, sans terreurs insensées,La moisson d’austères penséesQui se récolte au mois des morts.