Les Deux Cimes

Victor de Laprade (1812–1883)

Aux grands monts la nature a fait des lots diversAinsi qu’aux grandes ames :De glaciers éternels ceux-ci furent couverts,Ceux-là remplis de flammes.

Toujours dans leur cratère, ou lave, ou passion,Grondent des voix latentes ;Puis le volcan s’éclaire, à chaque éruption,De gerbes éclatantes.

Jamais phare des cieux n’a lui d’un feu pareil.Quand vient la nuit, il sembleQu’un astre, ardent rival des splendeurs du soleil,Surgit du mont qui tremble.

De ses jets flamboyans il embrase les airs,Rougit les eaux voisines ;Son front fait envier sa couronne d’éclairsAux jalouses collines ;

Vers les flots qu’il embrase, en voyant ondoyerCe torrent d’étincelles,On dirait que ce faîte est le vivant foyerDes clartés éternelles.

Mais l’ombre va bientôt couvrir du mont géantLa lave refroidie ;L’astre éphémère issu du cratère béantN’était qu’un incendie ;

Rien n’éclora de lui ; nul rayon créateurN’en peut sur nous descendre ;Il ne pleut sur nos champs, de ce soleil menteur,Qu’une infertile cendre.

Toi donc, que ces hauteurs ont souvent ébloui,Gravis un jour leur cime !Tu trouveras, au lieu de l’astre évanoui,La nuit froide et l’abîme.

Le sein de la montagne, en proie à ces ardeurs,Se ronge et se consume ;Il exhale à tes pieds les impures odeursDu soufre et du bitume.

Telle est la passion : brillant foyer d’abord,Chaleur, clarté sans ombres ;Puis, sa lave se change, au cœur dont elle sort,En caillons durs et sombres.

Et, si vient quelque enfant par l’éclair abusé,Il tombe au noir cratère,En respirant du mont que la flamme a creuséUn souffle délétère.

Préfère donc, mon ame, à cette cime en feu,Dont l’éclat n’est qu’un piège,Le sommet froid et pur, paré, sous un ciel bleu,D’un long voile de neige.

Son rempart de glaciers t’épouvantait d’abord,Sa froideur te repousse ;Mais ses pieds sont fleuris, mais un flot clair en sortEt coule dans la mousse,

Sitôt que le soleil, de ses lèvres d’amant,Portant la vie en elles,Rougit sous ses baisers et presse doucementLes neiges éternelles.

Ce mont n’a pas de feux, mais pas de gouffre obscur,Pas de cendres éteintes ;Mais les rayons du ciel embrasent son front purDe leurs plus vives teintes ;

Il emprunte d’en haut tout l’éclat dont il luit ;Sa blancheur se coloreDe l’or ardent du soir, du bleu pur de la nuit,Des roses de l’aurore ;

Ses pieds sont revêtus du frais émail des prés,Et ses flancs pour ceintureOnt la chaste forêt où les chênes sacrésGrandirent sans culture,

Où le neigeux ravin, tout en fleurs au printemps,Nous offre un lit suave.Mais le mont plein d’éclairs se hérisse en tous tempsDe scorie et de lave.

Or, quand tout flot tarit, éternel réservoir,Source où l’été s’abreuve,De ses grottes d’azur le glacier fait pleuvoirL’eau mère du grand fleuve.

Telle est la froide cime : une vive lueurSur sa neige étincelle,Et la fertilité coule avec sa sueurDès que son front ruisselle.

O mon cœur ! pour qu’en toi le sommet nourricierGarde sa sève austère,Sois donc ainsi ! pareil aux neiges du glacierPlus qu’aux feux du cratère.