Hernani — Acte III
Enfin ! c’est aujourd’hui ! dans une heure on seraMa duchesse ! plus d’oncle ! et l’on m’embrassera !Mais m’as-tu pardonné ? J’avais tort, je l’avoue.J’ai fait rougir ton front, j’ai fait pâlir ta joue :J’ai soupçonné trop vite, et je n’aurais point dûTe condamner ainsi sans avoir entendu.Que l’apparence a tort ! Injustes que nous sommes !
Certes, ils étaient bien là, les deux beaux jeunes hommes !C’est égal. Je devais n’en pas croire mes yeux.Mais que veux-tu, ma pauvre enfant ? quand on est vieux !
Vous reparlez toujours de cela. Qui vous blâme ?
Moi ! J’eus tort. Je devais savoir qu’avec ton âmeOn n’a point de galants lorsqu’on est doña Sol,Et qu’on a dans le cœur de bon sang espagnol.
Certes, il est bon et pur, monseigneur, et peut-êtreOn le verra bientôt.
On le verra bientôt.Écoute, on n’est pas maîtreDe soi-même, amoureux comme je suis de toi,Et vieux. On est jaloux, on est méchant, pourquoi ?Parce que l’on est vieux. Parce que beauté, grâce,Jeunesse, dans autrui, tout fait peur, tout menace.Parce qu’on est jaloux des autres, et honteuxDe soi. Dérision ! que cet amour boiteuxQui nous remet au cœur tant d’ivresse et de flamme,Ait oublié le corps en rajeunissant l’âme !— Quand passe un jeune pâtre, — oui, c’en est là ! — souvent,Tandis que nous allons, lui chantant, moi rêvant,Lui dans son pré vert, moi dans mes noires allées,Souvent je dis tout bas : — Ô mes tours crénelées,Mon vieux donjon ducal, que je vous donnerais,Oh ! que je donnerais mes blés et mes forêts,Et les vastes troupeaux qui tondent mes collines,Mon vieux nom, mon vieux titre et toutes mes ruines,Et tous mes vieux aïeux qui bientôt m’attendront,Pour sa chaumière neuve, et pour son jeune front ! —Car ses cheveux sont noirs ; car son œil reluit comme
Le tien, tu peux le voir et dire : Ce jeune homme !Et puis, penser à moi qui suis vieux. Je le sais !Pourtant j’ai nom Silva, mais ce n’est plus assez !Oui, je me dis cela. Vois à quel point je t’aime !Le tout, pour être jeune et beau comme toi-même !Mais à quoi vais-je ici rêver ? Moi, jeune et beau !Qui te dois de si loin devancer au tombeau !
Qui sait ?
Qui sait ? Mais, va, crois-moi, ces cavaliers frivolesN’ont pas d’amour si grand qu’il ne s’use en paroles.Qu’une fille aime et croie un de ces jouvenceaux,Elle en meurt, il en rit. Tous ces jeunes oiseaux,À l’aile vive et peinte, au langoureux ramage,Ont un amour qui mue ainsi que leur plumage.Les vieux, dont l’âge éteint la voix et les couleurs,Ont l’aile plus fidèle, et, moins beaux, sont meilleurs.Nous aimons bien. Nos pas sont lourds ? nos yeux arides ?Nos fronts ridés ? Au cœur on n’a jamais de rides.Hélas ! quand un vieillard aime, il faut l’épargner.Le cœur est toujours jeune et peut toujours saigner.Oh ! mon amour n’est point comme un jouet de verreQui brille et tremble ; oh ! non, c’est un amour sévère,Profond, solie, sûr, paternel, amical,De bois de chêne, ainsi que mon fauteuil ducal !Voilà comme je t’aime, et puis je t’aime encoreDe cent autres façons, comme on aime l’aurore,Comme on aime les fleurs, comme on aime les cieux !De te voir tous les jours, toi, ton pas gracieux,Ton front pur, le beau feu de ta douce prunelle,Je ris, et j’ai dans l’âme une fête éternelle.
Hélas !
Hélas ! Et puis, vois-tu, le monde trouve beau,Lorsqu’un homme s’éteint, et, lambeau par lambeau,S’en va, lorsqu’il trébuche au marbre de la tombe,Qu’une femme, ange pur, innocente colombe,Veille sur lui, l’abrite, et daigne encor souffrir.L’inutile vieillard qui n’est bon qu’à mourir.C’est une œuvre sacrée et qu’à bon droit on loueQue ce suprême effort d’un cœur qui se dévoue,Qui console un mourant jusqu’à la fin du jour,Et, sans aimer peut-être, a des semblants d’amour !Ah ! tu seras pour moi cet ange au cœur de femmeQui du pauvre vieillard réjouit encor l’âme,Et de ses derniers ans lui porte la moitié,Fille par le respect et sœur par la pitié.
Loin de me précéder, vous pourrez bien me suivre,Monseigneur. Ce n’est pas une raison pour vivreQue d’être jeune. Hélas ! je vous le dis, souventLes vieillards sont tardifs, les jeunes vont devant,Et leurs yeux brusquement referment leur paupière,Comme un sépulcre ouvert dont retombe la pierre.
Oh ! les sombres discours ! Mais je vous gronderai,Enfant ! un pareil jour est joyeux et sacré.Comment, à ce propos, quand l’heure nous appelle,N’êtes-vous pas encor prête pour la chapelle ?Mais, vite ! habillez-vous. Je compte les instants.La parure de noce !
La parure de noce !Il sera toujours temps.
Non pas.
Non pas.Que veut Iaquez ?
Non pas.Que veut laquez ? Monseigneur, à la porte,Un homme, un pèlerin, un mendiant, n’importe,Est là qui vous demande asile.
Est là qui vous demande asile.Quel qu’il soit,Le bonheur entre avec l’étranger qu’on reçoit.Qu’il vienne. — Du dehors a-t-on quelques nouvelles ?Que dit-on de ce chef de bandits infidèlesQui remplit nos forêts de sa rébellion ?
C’en est fait d’Hernani ; c’en est fait du lionDe la montagne.
De la montagne.Dieu !
De la montagne.Dieu ! Quoi ?
De la montagne.Dieu ! Quoi ? La troupe est détruite.Le roi, dit-on, s’est mis lui-même à leur poursuite.La tête d’Hernani vaut mille écus du roiPour l’instant ; mais on dit qu’il est mort.
Pour l’instant ; mais on dit qu’il est mort.Quoi ! sans moi,Hernani ?
Hernani ? Grâce au ciel ! il est mort, le rebelle !On peut se réjouir maintenant, chère belle !
Allez donc vous parer, mon amour, mon orgueil !Aujourd’hui, double fête !
Aujourd’hui, double fête !Oh ! Des habits de deuil.
Fais-lui vite porter l’écrin que je lui donne.
Il se rassied dans son fauteuil.Je veux la voir parée ainsi qu’une madone,Et grâce à ses doux yeux, et grâce à mon écrin,Belle à faire à genoux tomber un pèlerin.À propos, et celui qui nous demande un gîte ?Dis-lui d’entrer, fais-lui nos excuses, cours vite.
Le page salue et sort.Laisser son hôte attendre ! ah ! c’est mal !
Laisser son hôte attendre ! ah ! c’est mal ! Monseigneur,Paix et bonheur à vous !
Paix et bonheur à vous ! À toi paix et bonheur,Mon hôte !
Mon hôte ! N’es-tu pas pèlerin ?
Mon hôte ! N’es-tu pas pèlerin ? Oui.
Mon hôte ! N’es-tu pas pèlerin ? Oui.Sans douteTu viens d’Armillas ?
Tu viens d’Armillas ? Non, j’ai pris une autre route.On se battait par là.
On se battait par là.La troupe du banni,N’est-ce pas ?
N’est-ce pas ? Je ne sais.
N’est-ce pas ? Je ne sais.Le chef, le Hernani,Que devient-il ? sais-tu ?
Que devient-il ? sais-tu ? Seigneur, quel est cet homme ?
Tu ne le connais pas ? tant pis ! la grosse sommeNe sera point pour toi. Vois-tu, ce Hernani,C’est un rebelle au roi, trop longtemps impuni.Si tu vas à Madrid, tu le pourras voir pendre.
Je n’y vais pas.
Je n’y vais pas.Sa tête est à qui veut la prendre.
Qu’on y vienne !
Qu’on y vienne ! Où vas-tu, bon pèlerin ?
Qu’on y vienne ! Où vas-tu, bon pèlerin ? Seigneur,Je vais à Saragosse.
Je vais à Saragosse.Un vœu fait en l’honneurD’un saint ? de Notre-Dame ?
D’un saint ? de Notre-Dame ? Oui, duc, de Notre-Dame.
Del Pilar ?
Del Pilar ? Del Pilar.
Del Pilar ? Del Pilar.Il faut n’avoir point d’âmePour ne point acquitter les vœux qu’on fait aux saints.Mais, le tien accompli, n’as-tu d’autres desseins ?Voir le pilier, c’est là tout ce que tu désires ?
Oui, je veux voir brûler les flambeaux et les cires,Voir Notre-Dame au fond du sombre corridor,Luire en sa châsse ardente, avec sa chape d’or,Et puis m’en retourner.
Et puis m’en retourner.Fort bien. — Ton nom, mon frère ?Je suis Ruy De Silva.
Je suis Ruy De Silva.Mon nom ?…
Je suis Ruy De Silva.Mon nom ?…Tu peux le taireSi tu veux. Nul n’a droit de le savoir ici.Viens-tu pas demander asile ?
Viens-tu pas demander asile ? Oui, duc.
Viens-tu pas demander asile ? Oui, duc.Merci.Sois le bienvenu. Reste, ami, ne te fais fauteDe rien. Quant à ton nom, tu te nommes mon hôte.Qui que tu sois, c’est bien ! et, sans être inquiet,J’accueillerais Satan, si Dieu me l’envoyait.
Voici ma Notre-Dame à moi. L’avoir priéeTe portera bonheur.
Te portera bonheur.Ma belle mariée,Venez. — Quoi ! pas d’anneau ! pas de couronne encor !
Qui veut gagner ici mille carolus d’or ?
Je suis Hernani !
Je suis Hernani ! Ciel ! vivant !
Je suis Hernani ! Ciel ! vivant ! Je suis cet hommeQu’on cherche.Au duc.Qu’on chercheVous vouliez savoir si je me nommePerez ou Diego ? — Non ! je me nomme Hernani.C’est un bien plus beau nom, c’est un nom de banni,C’est un nom de proscrit ! Vous voyez cette tête ?Elle vaut assez d’or pour payer votre fête !Aux valets.Je vous la donne à tous. Vous serez bien payés !Prenez ! liez mes mains, liez mes pieds, liez !
Mais non, c’est inutile, une chaîne me lieQue je ne romprai point.
Que je ne romprai point.Malheureuse !
Que je ne romprai point. Malheureuse ! Folie !Çà, mon hôte est un fou !
Çà, mon hôte est un fou ! Votre hôte est un bandit.
Oh ! ne l’écoutez pas.
Oh ! Ne l’écoutez pas.J’ai dit ce que j’ai dit.
Mille carolus d’or ! monsieur, la somme est forte,Et je ne suis pas sûr de tous mes gens.
Et je ne suis pas sûr de tous mes gens.Qu’importe ?Tant mieux si dans le nombre il s’en trouve un qui veut.Aux valetsLivrez-moi ! vendez-moi !
Livrez-moi ! vendez-moi ! Taisez-vous donc ! on peutVous prendre au mot.
Vous prendre au mot.Amis, l’occasion est belle !Je vous dis que je suis le proscrit, le rebelle,Hernani !
Hernani ! Taisez-vous !
Hernani ! Taisez-vous ! Hernani !
Hernani ! Taisez-vous ! Hernani ! Oh ! tais-toi !
On se marie ici ! Je veux en être, moi !Mon épousée aussi m’attend.
Au duc.Mon épousée aussi m’attend.Elle est moins belleQue la vôtre, seigneur, mais n’est pas moins fidèle.C’est la mort !
Aux valets.C’est la mort ! Nul de vous ne fait un pas encor ?
Par pitié !
Par pitié ! Hernani ! mille carolus d’or !
C’est le démon !
C’est le démon.Viens, toi ; tu gagneras la somme.Riche alors, de valet tu redeviendras homme.
Aux valets qui restent immobiles.Vous aussi, vous tremblez ! ai-je assez de malheur !
Frère, à toucher ta tête ils risqueraient la leur.Fusses-tu Hernani, fusses-tu cent fois pire,Pour ta vie au lieu d’or offrît-on un empire,
Mon hôte ! Je te dois protéger en ce lieu,Même contre le roi, car je te tiens de Dieu.S’il tombe un seul cheveu de ton front, que je meure !À doña Sol.Ma nièce, vous serez ma femme dans une heure ;Rentrez chez vous. Je vais faire armer le château,J’en vais fermer la porte.
J’en vais fermer la porte.Oh ! Pas même un couteau !
Je vous fais compliment ! Plus que je ne puis direLa parure me charme et m’enchante, et j’admire !
Il s’approche de l’écrin.La bague est de bon goût, — la couronne me plaît, —Le collier est d’un beau travail, — le braceletEst rare, — mais cent fois, cent fois moins que la femmeQui sous un front si pur cache ce cœur infâme !
Examinant de nouveau le coffret.Et qu’avez-vous donné pour tout cela ? — Fort bien !Un peu de votre amour ? mais, vraiment, c’est pour rien !Grand Dieu ! trahir ainsi ! n’avoir pas honte, et vivre !
Examinant l’écrin.Mais peut-être après tout c’est perle fausse et cuivreAu lieu de l’or, verre et plomb, diamants déloyaux,Faux saphirs, faux bijoux, faux brillants, faux joyaux !Ah ! s’il en est ainsi, comme cette parure,Ton cœur est faux, duchesse, et tu n’es que dorure !
Il revient au coffret.— Mais non, non. Tout est vrai, tout est bon, tout est beauIl n’oserait tromper, lui, qui touche au tombeau.Rien n’y manque.
Il prend l’une après l’autre toutes les pièces de l’écrin.Rien n’y manque ! Colliers, brillants, pendants d’oreille,
Couronne de duchesse, anneau d’or… — À merveille !Grand merci de l’amour sûr, fidèle et profond !Le précieux écrin !
Le précieux écrin ! Vous n’allez pas au fond !— C’est le poignard, qu’avec l’aide de ma patronneJe pris au roi Carlos, lorsqu’il m’offrit un trôneEt que je refusai, pour vous qui m’outragez !
Oh ! laisse qu’à genoux dans tes yeux affligésJ’efface tous ces pleurs amers et pleins de charmes,Et tu prendras après tout mon sang pour tes larmes !
Hernani ! je vous aime et vous pardonne, et n’aiQue de l’amour pour vous.
Que de l’amour pour vous.Elle m’a pardonné,Et m’aime ! Qui pourra faire aussi que moi-même,Après ce que j’ai dit, je me pardonne et m’aime ?Oh ! je voudrais savoir, ange au ciel réservé,Où vous avez marché, pour baiser le pavé !
Ami !
Ami ! Non, je dois t’être odieux ! Mais, écoute,Dis-moi : Je t’aime ! Hélas ! rassure un cœur qui doute,Dis-le moi ! car souvent avec ce peu de motsLa bouche d’une femme a guéri bien des maux.
Croire que mon amour eût si peu de mémoire !
Que jamais ils pourraient, tous ces hommes sans gloire,Jusqu’à d’autres amours, plus nobles à leur gré,Rapetisser un cœur où son nom est entré !
Hélas ! j’ai blasphémé ! Si j’étais à ta place,Doña Sol, j’en aurais assez, je serais lasseDe ce fou furieux, de ce sombre insenséQui ne sait caresser qu’après qu’il a blessé.Je lui dirais : Va-t-en ! — Repousse-moi, repousse !Et je te bénirai, car tu fus bonne et douce,Car tu m’as supporté trop longtemps, car je suisMauvais, je noircirais tes jours avec mes nuits,Car c’en est trop enfin, ton âme est belle et hauteEt pure, et si je suis méchant, est-ce ta faute ?Épouse le vieux duc ! il est bon, noble, il aPar sa mère Olmedo, par son père Alcala.Encore un coup, sois riche avec lui, sois heureuse !Moi, sais-tu ce que peut cette main généreuseT’offrir de magnifique ? une dot de douleurs.Tu pourras y choisir ou du sang ou des pleurs.L’exil, les fers, la mort, l’effroi qui m’environne,C’est là ton collier d’or, c’est ta belle couronne,Et jamais à l’épouse un époux plein d’orgueilN’offrit plus riche écrin de misère et de deuil.Épouse le vieillard, te dis-je ; il te mérite !Eh ! qui jamais croira que ma tête proscriteAille avec ton front pur ? qui, nous voyant tous deux,Toi calme et belle, moi violent, hasardeux,Toi paisible et croissant comme une fleur à l’ombre,Moi heurté dans l’orage à des écueils sans nombre,Qui dira que nos sorts suivent la même loi ?Non. Dieu qui fait tout bien ne te fit pas pour moi.Je n’ai nul droit d’en haut sur toi, je me résigne.J’ai ton cœur, c’est un vol ! je le rends au plus digne.Jamais à nos amours le ciel n’a consenti.
Si j’ai dit que c’était ton destin, j’ai menti.D’ailleurs, vengeance, amour, adieu ! mon jour s’achève.Je m’en vais, inutile, avec mon double rêve,Honteux de n’avoir pu ni punir ni charmer,Qu’on m’ait fait pour haïr, moi qui n’ai su qu’aimer !Pardonne-moi ! fuis-moi ! ce sont mes deux prières ;Ne les rejette pas, car ce sont les dernières.Tu vis et je suis mort. Je ne vois pas pourquoiTu te ferais murer dans ma tombe avec moi.
Ingrat !
Ingrat !Monts d’Aragon ! Galice ! Estramadoure !— Oh ! je porte malheur à tout ce qui m’entoure ! —J’ai pris vos meilleurs fils, pour mes droits, sans remordsJe les ai fait combattre, et voilà qu’ils sont morts !C’étaient les plus vaillants de la vaillante Espagne.Ils sont morts ! ils sont tous tombés dans la montagneTous sur le dos couchés, en justes, devant Dieu,Et, si leurs yeux s’ouvraient, ils verraient le ciel bleu !Voilà ce que je fais de tout ce qui m’épouse !Est-ce une destinée à te rendre jalouse ?Doña Sol, prends le duc, prends l’enfer, prends le roi !C’est bien. Tout ce qui n’est pas moi vaut mieux que moi !Je n’ai plus un ami qui de moi se souvienne,Tout me quitte, il est temps qu’à la fin ton tour vienne,Car je dois être seul. Fuis ma contagion.Ne te fais pas d’aimer une religion !Oh ! par pitié pour toi, fuis ! — Tu me crois peut-êtreUn homme comme sont tous les autres, un êtreIntelligent, qui court droit au but qu’il rêva.Détrompe-toi. Je suis une force qui va !Agent aveugle et sourd de mystères funèbres !Une âme de malheur faite avec des ténèbres !Où vais-je ? je ne sais. Mais je me sens poussé
D’un souffle impétueux, d’un destin insensé.Je descends, je descends, et jamais ne m’arrête.Si parfois, haletant, j’ose tourner la tête,Une voix me dit : Marche ! et l’abîme et profond,Et de flamme et de sang je le vois rouge au fond !Cependant, à l’entour de ma course farouche,Tout se brise, tout meurt. Malheur à qui me touche !Oh ! fuis ! détourne-toi de mon chemin fatal,Hélas ! sans le vouloir, je te ferais du mal !
Grand Dieu !
Grand Dieu !C’est un démon redoutable, te dis-je,Que le mien. Mon bonheur ! voilà le seul prodigeQui lui soit impossible. Et toi, c’est le bonheur !Tu n’es donc pas pour moi, cherche un autre seigneur,Va, si jamais le ciel à mon sort qu’il renieSouriait… n’y crois pas ! ce serait ironie !Épouse le duc !
Épouse le duc !Donc ce n’était pas assez !Vous aviez déchiré mon cœur, vous le brisez !Ah ! vous ne m’aimez plus !
Ah ! vous ne m’aimez plus !Oh ! mon cœur et mon âme,C’est toi ! l’ardent foyer d’où me vient toute flamme,C’est toi ! Ne m’en veux pas de fuir, être adoré !
Je ne vous en veux pas. Seulement j’en mourrai.
Mourir ! pour qui ? pour moi ? Se peut-il que tu meuresPour si peu ?
Pour si peu ?Voilà tout.
Pour si peu ? Voilà tout.Oh ! tu pleures ! tu pleures !Et c’est encor ma faute ! et qui me punira ?Car tu pardonneras encor ! Qui te diraCe que je souffre au moins lorsqu’une larme noieLa flamme de tes yeux dont l’éclair est ma joie !Oh ! mes amis sont morts ! Oh ! je suis insensé !Pardonne. Je voudrais aimer, je ne le sai.Hélas ! j’aime pourtant d’une amour bien profonde ! —Ne pleure pas ! mourons plutôt ! — Que n’ai-je un monde ?Je te le donnerais ! Je suis bien malheureux !
Vous êtes mon lion superbe et généreux !Je vous aime.
Je vous aime.Oh ! l’amour serait un bien suprêmeSi l’on pouvait mourir de trop aimer !
Si l’on pouvait mourir de trop aimer !Je t’aime !Monseigneur ! je vous aime, et je suis toute à vous.
Oh ! qu’un coup de poignard de toi me serait doux !
Ah ! ne craignez-vous pas que Dieu ne vous punisseDe parler de la sorte ?
De parler de la sorte ?Eh bien ! qu’il nous unisse !Tu le veux. Qu’il en soit ainsi ! — J’ai résisté.
Voilà donc le paîment de l’hospitalité !
Dieu ! le duc !Dieu ! le duc !Tous deux se détournent comme réveillés en sursaut.
Dieu ! le duc !C’est donc là mon salaire, mon hôte ?— Bon seigneur, va-t’en voir si ta muraille est haute,Si la porte est bien close et l’archer dans sa tour,De ton château pour nous fais et refais le tour,Cherche en ton arsenal une armure à ta taille,Ressaie à soixante ans ton harnais de bataille !Voici la loyauté dont nous paîrons ta foi !Tu fais cela pour nous, et nous ceci pour toi !Saints du ciel ! j’ai vécu plus de soixante années,J’ai vu bien des bandits aux âmes effrénées,J’ai souvent, en tirant ma dague du fourreauFait lever sur mes pas des gibiers de bourreau,J’ai vu des assassins, des monnayeurs, des traîtres,De faux valets à table empoisonnant leurs maîtres,J’en ai vu qui mouraient sans croix et sans pater,J’ai vu Sforce, j’ai vu Borgia, je vois Luther,Mais je n’ai jamais vu perversité si hauteQui n’eût craint le tonnerre en trahissant son hôte !
Ce n’est pas de mon temps. Si noire trahisonPétrifie un vieillard au seuil de sa maison,Et fait que le vieux maître, en attendant qu’il tombe,A l’air d’une statue à mettre sur sa tombe.Maures et castillans ! Quel est cet homme-ci ?Il lève les yeux et les promène sur les portraits qui entourent la salle.Ô vous, tous les Silva qui m’écoutez ici,Pardon si devant vous, pardon si ma colèreDit l’hospitalité mauvaise conseillère !
Duc…
Duc…Tais-toi !
Il fait lentement trois pas dans la salle et promène de nouveau ses regards sur les portraits des Silva.Duc… Tais-toi !Morts sacrés ! aïeux ! hommes de fer !Qui voyez ce qui vient du ciel et de l’enfer,Dites-moi, messeigneurs, dites, quel est cet homme ?Ce n’est pas Hernani, c’est Judas qu’on le nomme !Oh ! tâchez de parler pour me dire son nom !
Croisant les bras.Avez-vous de vos jours vu rien de pareil ? Non !
Seigneur duc…
Seigneur duc…Voyez-vous ? il veut parler, l’infâme !Mais, mieux encor que moi, vous lisez dans son âme.Oh ! ne l’écoutez pas ! C’est un fourbe ! Il prévoitQue mon bras va sans doute ensanglanter mon toit,Que peut-être mon cœur couve dans ses tempêtesQuelque vengeance, sœur du festin des sept têtes,Il vous dira qu’il est proscrit, il vous diraQu’on va dire Silva comme l’on dit Lara,Et puis qu’il est mon hôte, et puis qu’il est votre hôte…
Mes aïeux, mes seigneurs, voyez, est-ce ma faute ?Jugez entre nous deux !
Jugez entre nous deux !Ruy Gomez De Silva,Si jamais vers le ciel noble front s’éleva,Si jamais cœur fut grand, si jamais âme haute,C’est la vôtre, seigneur ! c’est la tienne, ô mon hôte !Moi qui te parle ici, je suis coupable, et n’aiRien à dire, sinon que je suis bien damné.Oui, j’ai voulu te prendre et t’enlever ta femme,Oui, j’ai voulu souiller ton lit, oui, c’est infâme !J’ai du sang. Tu feras très bien de le verser,D’essuyer ton épée, et de n’y plus penser.
Seigneur, ce n’est pas lui ! Ne frappez que moi-même !
Taisez-vous, doña Sol. Car cette heure est suprême.Cette heure m’appartient. Je n’ai plus qu’elle. AinsiLaissez-moi m’expliquer avec le duc ici.Duc, crois aux derniers mots de ma bouche ; j’en jure,Je suis coupable, mais sois tranquille, — elle est pure !C’est là tout. Moi coupable, elle pure ; ta foiPour elle, un coup d’épée ou de poignard pour moi.Voilà. — Puis fais jeter le cadavre à la porteEt laver le plancher, si tu veux, il n’importe !
Ah ! moi seule ai tout fait. Car je l’aime.
Don Ruy se détourne à ce mot en tressaillant et fixe sur doña Sol un regard terrible. Elle se jette à ses genoux.Ah ! moi seule ai tout fait. Car je l’aime.Oui, pardon !Je l’aime, monseigneur !
Je l’aime, monseigneur !Vous l’aimez !
Je l’aime, monseigneur ! Vous l’aimez !À Hernani.Je l’aime, monseigneur ! Vous l’aimez !Tremble donc !
Qu’est ce bruit ?
Qu’est ce bruit ?C’est le roi, monseigneur, en personne.Avec un gros d’archers et son héraut qui sonne.
Dieu ! le roi ! Dernier coup !
Dieu ! le roi ! Dernier coup !Il demande pourquoiLa porte est close, et veut qu’on ouvre.
La porte est close, et veut qu’on ouvre.Ouvrez au roi.
Il est perdu !
Il est perdu !Monsieur, venez ici.
Il est perdu ! Monsieur, venez ici.Ma têteEst à toi, livre-la, seigneur. Je la tiens prête.Je suis ton prisonnier.
Je suis ton prisonnier.Seigneur, pitié pour lui !
Son altesse le roi !
Son altesse le roi !D’où vient donc aujourd’hui,Mon cousin, que ta porte est si bien verrouillée ?Par les saints ! je croyais ta dague plus rouillée !Et je ne savais pas qu’elle eût hâte à ce point,Quand nous te venons voir, de reluire à ton poing !
Don Ruy Gomez veut parler, le roi poursuit avec un geste impérieux.C’est s’y prendre un peu tard pour faire le jeune homme !Avons-nous des turbans ? serait-ce qu’on me nommeBoabdil ou Mahom, et non Carlos, répond !Pour nous baisser la herse et nous lever le pont ?
Seigneur…
Seigneur…Prenez les clés ! saisissez-vous des portes !
Ah ! vous réveillez donc les rébellions mortes ?Pardieu ! si vous prenez de ces airs avec moi,Messieurs les ducs, le roi prendra des airs de roi,Et j’irai par les monts, de mes mains aguerries,Dans leurs nids crénelés, tuer les seigneuries !
Altesse, les Silva sont loyaux…
Altesse, les Silva sont loyaux…Sans détoursRéponds, duc, ou je fais raser tes onze tours !De l’incendie éteint il reste une étincelle,Des bandits morts il reste un chef. — Qui le recèle ?C’est toi ! Ce Hernani, rebelle empoisonneur,Ici, dans ton château, tu le caches !
Ici, dans ton château, tu le caches !Seigneur,C’est vrai.
C’est vrai.Fort bien. Je veux sa tête, — ou bien la tienne.Entends-tu, mon cousin ?
Entends-tu, mon cousin ?Mais qu’à cela ne tienne !Vous serez satisfait.
Vous serez satisfait.Ah ! Tu t’amendes. — VaChercher mon prisonnier.
Chercher mon prisonnier.Celui-ci des SilvaC’est l’aîné, c’est l’aïeul, l’ancêtre, le grand homme !Don Silvius, qui fut trois fois consul de Rome.
Passant au portrait suivant.Voici don Galceran de Silva, l’autre Cid !
On lui garde à Toro, près de Valladolid,Une châsse dorée où brûlent mille cierges.Il affranchit Léon du tribut des cent vierges.
Passant à un autre.— Don Blas, — qui, de lui-même et dans sa bonne foi,S’exila pour avoir mal conseillé le roi.
À un autre.— Christoval. — Au combat d’Escalona, don Sanche,Le roi, fuyait à pied, et sur sa plume blancheTous les coups s’acharnaient, il cria : Christoval !Christoval prit la plume et donna son cheval.
À un autre.— Don Jorge, qui paya la rançon de Ramire,Roi d’Aragon.
Roi d’Aragon.Pardieu, don Ruy, je vous admire !Continuez.
Continuez.Voici Ruy Gomez De Silva,Grand-maître de Saint-Jacque et de Calatrava.Son armure géante irait mal à nos tailles.Il prit trois cents drapeaux, gagna trente batailles,Conquit au roi Motril, Antequera, Suez,Nijar, et mourut pauvre. — Altesse, saluez.
Près de lui, Gil son fils, cher aux âmes loyales.
Sa main pour un serment valait les mains royales.À un autre.— Don Gaspar, de Mendoce et de Silva l’honneur !Toute noble maison tient à Silva, seigneur.Sandoval tour à tour nous craint ou nous épouse.Manrique nous envie et Lara nous jalouse.
Alencastre nous hait. Nous touchons à la foisDu pied à tous les ducs, du front à tous les rois !
Vous raillez-vous ?
Vous raillez-vous ? Voilà don Vasquez, dit le Sage,Don Jayme, dit le Fort. Un jour, sur son passage,Il arrêta Zamet et cent maures tout seul.— J’en passe, et des meilleurs. —
Sur un geste de colère du roi, il passe un grand nombre de tableaux, et vient tout de suite aux trois derniers portraits à gauche du spectateur.— J’en passe, et des meilleurs. —Voici mon noble aïeul.Il vécut soixante ans, gardant la foi jurée,Même aux juifs.À l’avant-dernier.Même aux juifs.Ce vieillard, cette tête sacrée,C’est mon père. Il fut grand, quoiqu’il vînt le dernier.Les maures de Grenade avaient fait prisonnierLe comte Alvar Giron son ami. Mais mon pèrePrit pour l’aller chercher six cents hommes de guerre,Il fit tailler en pierre un comte Alvar Giron,Qu’à sa suite il traîna, jurant par son patronDe ne point reculer que le comte de pierreNe tournât front lui-même et n’allât en arrière.Il combattit, puis vint au comte, et le sauva.
Mon prisonnier !
Mon prisonnier ! C’était un Gomez De Silva.Voilà donc ce qu’on dit, quand dans cette demeureOn voit tous ces héros…
On voit tous ces héros…Mon prisonnier sur l’heure !
Ce portrait, c’est le mien. — Roi don Carlos, merci !Car vous voulez qu’on dise en le voyant ici :« Ce dernier, digne fils d’une race si haute,Fut un traître, et vendit la tête de son hôte ! »
Duc, ton château me gêne et je le mettrai bas !
Car vous me la paîriez, altesse, n’est-ce pas ?
Duc, j’en ferai raser les tours pour tant d’audace,Et je ferai semer du chanvre sur la place.
Mieux voir croître du chanvre où ma tour s’élevaQu’une tache ronger le vieux nom de Silva.Aux portraits.N’est-il pas vrai, vous tous ?
N’est-il pas vrai, vous tous ? Duc, cette tête est nôtre,Et tu m’avais promis…
Et tu m’avais promis…J’ai promis l’une ou l’autre.Aux portraits.N’est-il pas vrai, vous tous ?
N’est-il pas vrai, vous tous ? Montrant sa tête.N’est-il pas vrai, vous tous ? Je donne celle-ci.Au roi.Prenez-la.
Prenez-la.Duc, fort bien. Mais j’y perds, grand merci !La tête qu’il me faut est jeune, il faut que morteOn la prenne aux cheveux ? La tienne ! que m’importe ?Le bourreau la prendrait par les cheveux en vain.Tu n’en a pas assez pour lui remplir les mains.
Altesse, pas d’affront ! ma tête encore est belle,Et vaut bien, que je crois, la tête d’un rebelle.La tête d’un Silva, vous êtes dégoûté !
Livre-nous Hernani !
Livre-nous Hernani !Seigneur, en vérité,J’ai dit.
J’ai dit.Fouillez partout ! Et qu’il ne soit point d’aile,De cave, ni de tour…
De cave, ni de tour…Mon donjon est fidèleComme moi. Seul il sait le secret avec moi.Nous le garderons bien tous deux.
Nous le garderons bien tous deux.Je suis le roi !
Hors que de mon château démoli pierre à pierre,On ne fasse ma tombe, on n’aura rien.
On ne fasse ma tombe, on n’aura rien !Prière,Menace, tout est vain ! — Livre-moi le bandit,Duc ! ou tête et château, j’abattrai tout.
Duc ! ou tête et château, j’abattrai tout.J’ai dit.
Eh bien donc, au lieu d’une, alors j’aurai deux têtes.Au duc d’Alcala.Jorge, arrêtez le duc.
Jorge, arrêtez le duc.Roi don Carlos, vous êtesUn mauvais roi !
Un mauvais roi !Grand dieu ! que vois-je ? doña Sol !
Altesse, tu n’as pas le cœur d’un espagnol !
Madame, pour le roi, vous êtes bien sévère.
Il s’approche de doña Sol.Bas.C’est vous qui m’avez mis au cœur cette colère.Un homme devient ange ou monstre en vous touchant.Ah ! quand on est haï, que vite on est méchant !Si vous aviez voulu, peut-être, ô jeune fille,J’étais grand, j’eusse été le lion de Castille !Vous m’en faites le tigre avec votre courroux.Le voilà qui rugit, madame, taisez-vous !
Doña Sol lui jette un regard. Il s’incline.Pourtant, j’obéirai.Se tournant vers le duc.Pourtant, j’obéirai.Mon cousin, je t’estime.Ton scrupule après tout peut sembler légitime.
Sois fidèle à ton hôte, infidèle à ton roi,C’est bien, je te fais grâce et suis meilleur que toi.— J’emmène seulement ta nièce comme otage.
Seulement !
Seulement !Moi, Seigneur !
Seulement ! Moi, Seigneur !Oui, vous.
Seulement ! Moi, Seigneur ! Oui, vous.Pas davantage !Ô la grande clémence ! ô généreux vainqueur,Qui ménage la tête et torture le cœur !Belle grâce !
Belle grâce !Choisis. Doña Sol ou le traître.Il me faut l’un des deux.
Il me faut l’un des deux.Ah ! vous êtes le maître !
Sauvez-moi, monseigneur !
Elle s’arrête. — À part.Sauvez-moi, monseigneur !Malheureuse, il le faut !La tête de mon oncle ou l’autre !… moi plutôt !Au roi.Je vous suis.
Je vous suis.Par les saints ! l’idée est triomphante !Il faudra bien enfin s’adoucir, mon infante !
Qu’emportez-vous là ?
Qu’emportez-vous là ?Rien.
Qu’emportez-vous là ? Rien. Un joyau précieux ?
Oui.
Oui.Voyons !
Oui. Voyons !Vous verrez.
Oui. Voyons ! Vous verrez.Doña Sol ! — terre et cieux !Doña Sol ! — Puisque l’homme ici n’a point d’entrailles,À mon aide ! croulez, armures et murailles !
Il court au roi.Laisse-moi mon enfant ! je n’ai qu’elle, ô mon roi !
Alors, mon prisonnier !
Alors, mon prisonnier !Ayez pitié de moi,Vous tous !
Il fait un pas vers la cachette ; doña Sol le suit des yeux avec anxiété. Il se retourne vers les portraits.Vous tous ! Oh ! voilez-vous ! votre regard m’arrête.Il s’avance en chancelant jusqu’à son portrait, puis se retourne encore vers le roi.Tu le veux ?
Tu le veux ?Oui.
Tu le veux ? Oui.Dieu !
Tu le veux ? Oui. Dieu ! Non !
Il se jette aux genoux du roi.Tu le veux ? Oui. Dieu ! Non !Par pitié, prends ma tête !
Ta nièce !
Ta nièce !Prends-la donc ! et laisse-moi l’honneur !
Adieu, duc !
Adieu, duc !Au revoir !
Il suit de l’œil le roi, qui se retire lentement avec doña Sol ; puis il met la main sur son poignard.Adieu, duc ! Au revoir ! Dieu vous garde, seigneur !
Roi, pendant que tu sors joyeux de ma demeure,Ma vieille loyauté sort de mon cœur qui pleure.
Sors.
Hernani paraît à la porte de la cachette. Don Ruy lui montre les deux épées sur la table.Sors.Choisis. Don Carlos est hors de la maison,Il s’agit maintenant de me rendre raison.Choisis, et faisons vite. — Allons donc, ta main tremble !
Un duel ! Nous ne pouvons, vieillard, combattre ensemble.
Pourquoi donc ? As-tu peur ? N’es-tu point noble ? Enfer !Noble ou non, pour croiser le fer avec le fer,Tout homme qui m’outrage est assez gentilhomme !
Vieillard…
Vieillard…Viens me tuer ou viens mourir, jeune homme.
Mourir, oui. Vous m’avez sauvé malgré mes vœux.Donc, ma vie est à vous. Reprenez-la.
Donc, ma vie est à vous. Reprenez-la.Tu veux ?
Aux portraits.Vous voyez qu’il le veut.
À Hernani.Vous voyez ce qu’il veut.C’est bon. Fais ta prière.
Oh ! c’est à toi, seigneur, que je fais la dernière.
Parle à l’autre Seigneur.
Parle à l’autre Seigneur.Non, non, à toi ! Vieillard,Frappe-moi. Tout m’est bon, dague, épée ou poignard.Mais fais-moi, par pitié, cette suprême joie !Duc ! Avant de mourir, permets que je la voie !
La voir !
La voir !Au moins permets que j’entende sa voix,Une dernière fois ! rien qu’une seule fois !
L’entendre !
L’entendre !Oh ! je comprends, seigneur, ta jalousie.Mais déjà par la mort ma jeunesse est saisie,Pardonne-moi. Veux-tu, dis-moi, que, sans la voir,S’il le faut, je l’entende ? et je mourrai ce soir.L’entendre seulement ! contente mon envie !Mais, oh ! qu’avec douceur j’exhalerais ma vie,Si tu daignais vouloir qu’avant de fuir aux cieuxMon âme allât revoir la sienne dans ses yeux !— Je ne lui dirai rien. Tu seras là, mon père.Tu me prendras après.
Tu me prendras après.Saints du ciel ! ce repaireEst-il donc si profond, si sourd et si perdu,Qu’il n’ait entendu rien ?
Qu’il n’ait entendu rien ?Je n’ai rien entendu.
Il a fallu livrer doña Sol ou toi-même.
À qui, livrée ?
À qui, livrée ?Au roi.
A qui, livrée ? Au roi.Vieillard stupide ! il l’aime !
Il l’aime !
Il l’aime !Il nous l’enlève ! il est notre rival !
Ô malédiction ! — Mes vassaux ! À cheval !À cheval ! poursuivons le ravisseur !
À cheval ! poursuivons le ravisseur !Écoute.La vengeance au pied sûr fait moins de bruit en route.Je t’appartiens. Tu peux me tuer. Mais veux-tuM’employer à venger ta nièce et sa vertu ?Ma part dans ta vengeance ! oh ! fais-moi cette grâce,Et, s’il faut embrasser tes pieds, je les embrasse !Suivons le roi tous deux. Viens, je serai ton bras,Je te vengerai, duc. Après, tu me tueras.
Alors, comme aujourd’hui, te laisseras-tu faire ?
Oui, duc.
Oui, duc.Qu’en jures-tu ?
Oui, duc. Qu’en jures-tu ?La tête de mon père.
Voudras-tu de toi-même un jour t’en souvenir ?
Écoute, prends ce cor. — Quoi qu’il puisse advenir,Quand tu voudras, seigneur, quel que soit le lieu, l’heure,S’il te passe à l’esprit qu’il est temps que je meure,Viens, sonne de ce cor, et ne prends d’autres soins.Tout sera fait.
Tout sera fait.Ta main.
Ils se serrent la main. — Aux portraits.Tout sera fait. Ta main ? Vous tous, soyez témoins !