Notes
Hernani
Je vous fais compliment ! — Plus que je ne puis direLa parure me charme, et m’enchante, et j’admire !
Examinant le coffret.Sans doute tout est vrai, tout est bon, tout est beau,
Il n’oserait tromper, lui qui touche au tombeau !
Il prend l’une après l’autre toutes les pièces de l’écrin.Rien n’y manque ! colliers, brillants, pendants d’oreille,Couronne de duchesse, anneau d’or… — À merveille !Grand merci de l’amour sûr, fidèle et profond !Le précieux écrin !
Le précieux écrin !Vous n’allez pas au fond !
Hernani pousse un cri et tombe prosterné à ses pieds.C’est le poignard qu’avec l’aide de ma patronneJe pris au roi Carlos, lorsqu’il m’offrit un trôneEt que je refusai, pour vous qui m’outragez !
Oh ! laisse qu’à genoux, dans tes yeux affligésJ’efface tous ces pleurs amers et pleins de charmes ;Et tu prendras après tout mon sang pour tes larmes !
Hernani ! je vous aime et vous pardonne, et n’aiQue de l’amour pour vous.
Que de l’amour pour vous.Elle m’a pardonné,Et m’aime ! Qui pourra faire aussi que moi-même,Après ce que j’ai dit, je me pardonne et m’aime ?Oh ! je voudrais savoir, ange au ciel réservé,Où vous avez marché, pour baiser le pavé !
Croire que mon amour eût si peu de mémoire !Que jamais ils pourraient, tous ces hommes sans gloire,Jusqu’à d’autres amours, plus nobles à leur gré,Rapetisser un cœur où son nom est entré !
Hélas ! j’ai blasphémé ! Si j’étais à ta place,Doña Sol, j’en aurais assez, je serais lasseDe ce fou furieux, de ce sombre insenséQui ne sait caresser qu’après qu’il a blessé.
Ah ! vous ne m’aimez plus !
Ah ! vous ne m’aimez plus !Oh ! mon cœur et mon âme,C’est toi ! l’ardent foyer d’où me vient toute flamme,C’est toi ! ne m’en veux pas de fuir, être adoré !
Je ne vous en veux pas, seulement j’en mourrai.
Mourir, grand Dieu ! pour moi se peut-il que tu meures ?
Pour qui, sinon pour vous ?
Pour qui, sinon pour vous ?Oh ! tu pleures ! tu pleures !Et c’est encor ma faute ! et qui me punira ?Car tu pardonneras encor ! Qui te diraCe que je souffre, au moins, lorsqu’une larme noieLa flamme de tes yeux dont l’éclair est ma joie.Oh ! mes amis sont morts ! oh ! je suis insensé !Pardonne. Je voudrais aimer, je ne le sai !Hélas ! j’aime pourtant d’une amour bien profonde !Ne pleure pas ! mourons plutôt ! — Que n’ai-je un monde !Je te le donnerais ! Je suis bien malheureux !
Vous êtes mon seigneur vaillant et généreux !Je vous aime.
Je vous aime.Ah ! l’amour serait un bien suprêmeSi l’on pouvait mourir de trop aimer !
Si l’on pouvait mourir de trop aimer !Je t’aime !Hernani ! je vous aime et je suis toute à vous.
Oh ! qu’un coup de poignard de toi me serait doux !
Quoi ! ne craignez-vous pas que Dieu ne vous punisseDe parler de la sorte ?
De parler de la sorte ? Eh bien ! qu’il nous unisse !Tu le veux ?… qu’il en soit ainsi ! J’ai résisté.
Voilà donc le paîment de l’hospitalité !Voilà ce que céans notre hôte nous apporte.
Tous deux se détournent comme réveillés en sursaut.— Bon seigneur, va-t’en voir si ta muraille est forte,Si la porte est bien close et l’archer dans sa tour,De ton château pour nous fais et refais le tour,Cherche en ton arsenal une armure à ta taille,Ressaie à soixante ans ton harnois de bataille !Voici la loyauté dont nous paierons ta foi !Tu fais cela pour nous, et nous ceci pour toi. —Saints du ciel ! j’ai vécu plus de soixante années,J’ai bien vu des bandits aux mains empoisonnées,J’en ai vu qui mouraient sans croix ni sans pater ;J’ai vu Sforce, j’ai vu Borgia, je vois Luther ;Mais je n’ai jamais vu perversité si hauteQui n’eût craint le tonnerre en trahissant son hôte.Ce n’est pas de mon temps. — Si notre trahisonPétrifie un vieillard au seuil de sa maison,Et fait que le vieux maître, en attendant qu’il tombe,A l’air d’une statue à mettre sur sa tombe !Maures et castillans ! quel est cet homme-ci ?
Il lève les yeux et les promène sur les portraits qui entourent la salle.Ô vous, tous les Silva, qui m’écoutez ici,
Pardon si, devant tous, pardon, si ma colèreDit l’hospitalité mauvaise conseillère !Oh ! je me vengerai !
Oh ! je me vengerai ! Ruy Gomez de Silva,Si jamais vers le ciel noble front s’éleva,Si jamais cœur fut grand, si jamais âme haute,C’est la vôtre, seigneur ! c’est la tienne, ô mon hôte !Moi qui te parle ici, je suis coupable, et n’aiRien à dire, sinon que je suis bien damné.Oui, j’ai voulu te prendre et t’enlever ta femme ;Oui, j’ai voulu souiller ton lit ; oui, c’est infâme !J’ai du sang, tu feras très bien de le verser,D’essuyer ton épée et de n’y plus penser.
Seigneur, ce n’est pas lui ! ne frappes que moi-même !
Attendez, doña Sol. Car cette heure est suprême,Cette heure m’appartient ; je n’ai plus qu’elle. Ainsi,Laissez-moi m’expliquer avec le duc ici.Duc ! crois aux derniers mots de ma bouche : j’en jure,Je suis coupable ; mais sois tranquille, — elle est pure !
Ah ! moi seule ai tout fait. Car je l’aime.
À ce mot, don Ruy Gomez se détourne en tressaillant, et fixe sur doña Sol un regard terrible. Elle se jette à ses genoux.Ah ! moi seule ai tout fait. Car je l’aime.Oui, pardon !Je l’aime, monseigneur !
Je l’aime, monseigneur ! Vous l’aimez !
À Hernani.Je l’aime, monseigneur ! Vous l’aimez ! Tremble donc !Bruit de trompettes au dehors. — Entre le page.Au page.Qu’est ce bruit ?
Qu’est ce bruit ?C’est le roi, monseigneur, en personne,
Avec un gros d’archers et son héraut qui sonne.
Dieu ! le roi ! dernier coup !
Dieu ! le roi ! dernier coup ! Il demande pourquoiLa porte est close, et veut qu’on ouvre.
La porte est close, et veut qu’on ouvre.Ouvrez au roi.
Il est perdu.
Il est perdu.Monsieur, entrez ici.
Il est perdu.Monsieur, entrez ici.Ma têteEst à toi. Livre-la, seigneur. Je la tiens prête.Je suis ton prisonnier.
Je suis ton prisonnier.Seigneur, pitié pour lui !
Son altesse le roi !
Son altesse le roi !D’où vient donc aujourd’hui,Mon cousin, que ta porte est si bien verrouillée ?Par les saints ! je croyais ta dague plus rouillée !Et je ne savais pas qu’elle eût hâte à ce point,Quand nous te venons voir, de reluire à ton poing !
Don Ruy Gomez veut parler, le roi poursuit avec un geste impérieux.C’est s’y prendre un peu tard pour faire le jeune homme !Avons-nous des turbans ? serait-ce qu’on me nommeBoabdil ou Mahom, et non Carlos, répond !Pour nous baisser la herse et nous lever le pont ?
Seigneur…
Seigneur…Prenez les clés ! saisissez-vous des portes !
Ah ! vous réveillez donc les rébellions mortes ?Pardieu ! si vous prenez de ces airs avec moi,Messieurs les ducs, le roi prendra des airs de roi,Et j’irai par les monts, de mes mains aguerries,Dans leurs nids crénelés, tuer les seigneuries !
Altesse, les Silva sont loyaux…
Altesse, les Silva sont loyaux…Sans détoursRéponds, duc, ou je fais raser tes onze tours !De l’incendie éteint il reste une étincelle,Des bandits morts il reste un chef. — Qui le recèle ?C’est toi ! — Ce Hernani, rebelle empoisonneur,Ici, dans ton château, tu le caches !
Ici, dans ton château, tu le caches !Seigneur,C’est vrai.
C’est vrai.Fort bien. Je veux sa tête ou bien la tienne,Entends-tu, mon cousin ?
Entends-tu, mon cousin ? Mais qu’à cela ne tienne !Vous serez satisfait.
Vous serez satisfait.Ah ! Tu t’amendes. — VaChercher mon prisonnier.
Chercher mon prisonnier.Écoutez ! — Des SilvaC’est l’aîné, c’est l’aïeul, l’ancêtre, le grand homme,Don Silvius, qui fut trois fois consul de Rome.
Mouvement d’impatience de don CarlosÀ un autre portrait.Voici Ruy Gomez De Silva,Grand-maître de Saint-Jacque et de Calatrava.Son armure géante irait mal à nos tailles ;Il prit trois cents drapeaux, gagna trente batailles,Conquit au roi Motril, Antequera, Suez,Nijar, et mourut pauvre. — Altesse, saluez !
Près de lui, Juan, son fils, cher aux âmes loyales.Sa main, pour un serment, valait les mains royales.À un autre.— Don Gaspar, de Mendoce et de Silva l’honneur !Toute noble maison tient à Silva, seigneur.Sandoval tour à tour nous craint ou nous épouse.Manrique nous envie et Lara nous jalouse.Alencastre nous hait. Nous touchons à la foisDu pied à tous les ducs, du front à tous les rois !— Vasquez, qui soixante ans garda la foi jurée.
J’en passe, et des meilleurs. — Cette tête sacrée,C’est mon père. Il fut grand, quoiqu’il vînt le dernier.Les maures de Grenade avaient fait prisonnierLe comte Alvar Giron son ami. Mais mon pèrePrit pour l’aller chercher six cents hommes de guerre,Il fit tailler en pierre un comte Alvar GironQu’à sa suite il traîna, jurant par son patronDe ne point reculer que le comte de pierreNe tournât front lui-même et n’allât en arrière.Il combattit, puis vint au comte, et le sauva.
Mon prisonnier !
Mon prisonnier ! C’était un Gomez de Silva !Voilà donc ce qu’on dit quand dans cette demeureOn voit tous ces héros…
On voit tous ces héros…Mon prisonnier, sur l’heure !
Ce portrait, c’est le mien. — Roi don Carlos, merci !Car vous voulez qu’on dise en le voyant ici :« Ce dernier, digne fils d’une race si haute,Fut un traître, et vendit la tête de son hôte ! »
Duc, ton château me gêne et je le mettrai bas.
Car vous me la paîriez, altesse, n’est-ce pas ?
Duc, j’en ferai raser les tours pour tant d’audace,Et je ferai semer du chanvre sur la place.
Mieux voir croître du chanvre où ma tour s’éleva,Qu’une tache ronger le vieux nom de Silva.Aux portraits.N’est-il pas vrai, vous tous ?
N’est-il pas vrai, vous tous ? Duc, cette tête est nôtre,Et tu m’avais promis…
Et tu m’avais promis…J’ai promis l’une ou l’autre.
Se découvrant.Je donne celle-ci. Prenez-la.
Je donne celle-ci. Prenez-la.Ma bontéEst à bout. Livre-moi cet homme.
Livre-moi cet homme.En vérité,J’ai dit.
J’ai dit.Fouillez partout ! et qu’il ne soit point d’aile,De cave, ni de tour…
De cave, ni de tour…Mon donjon est fidèleComme moi. Seul il sait le secret avec moi.Nous le garderons bien tous deux.
Nous le garderons bien tous deux.Je suis le roi.
Hors que de mon château démoli pierre à pierre,On ne fasse ma tombe, on n’aura rien.
On ne fasse ma tombe, on n’aura rien ! Prière,
Menace, tout est vain ? — Livre-moi le bandit,Duc ! ou tête et château, j’abattrai tout.
Duc ! ou tête et château, j’abattrai tout.J’ai dit.
Eh bien donc, au lieu d’une, alors j’aurai deux têtes.Au duc d’Alcala.Jorge, arrêtez le duc.
Charlemagne, pardon ! ces voûtes solitairesNe devraient répéter que paroles austères.Tu t’indignes sans doute à ce bourdonnementQue nos ambitions font sur ton monument.— Ah ! c’est un beau spectacle à ravir la penséeQue l’Europe ainsi faite et comme il l’a laissée !Un édifice avec deux hommes au sommet,Deux chefs élus auxquels tout roi né se soumet.Presque tous les états, duchés, fiefs militaires,Royaumes, marquisats, tous sont héréditaires ;Mais le peuple a parfois son pape ou son césar,Tout marche, et le hasard corrige le hasard.De là vient l’équilibre, et toujours l’ordre éclate ;Électeurs de drap d’or, cardinaux d’écarlate,Double sénat sacré dont la terre s’émeut,Ne sont là qu’en parade, et Dieu veut ce qu’il veut.Qu’une idée, au besoin des temps, un jour éclose,Elle grandit, va, court, se mêle à toute chose,Se fait homme, saisit les cœurs, creuse un sillon,Maint roi la foule aux pieds ou lui met un bâillon ;Mais qu’elle entre un matin à la diète, au conclave,Et tous les rois soudain verront l’idée esclaveSur leurs têtes de rois que ses pieds courberontSurgir, le globe en main ou la tiare au front.Le pape et l’empereur sont tout. Rien n’est sur terreQue par eux et pour eux. Un suprême mystèreVit en eux ; et le ciel, dont ils ont tous les droits,Leur fait un grand festin des peuples et des rois.Le monde au-dessous d’eux s’échelonne et se groupe.Ils font et défont. L’un délie, et l’autre coupe.
L’un est la vérité, l’autre est la force. Ils ontLeur raison en eux-même, et sont parce qu’ils sont.Quand ils sortent, tous deux égaux, du sanctuaire,L’un dans sa pourpre, et l’autre avec son blanc suaire,L’univers ébloui contemple avec terreurCes deux moitiés de Dieu, le pape et l’empereur.— L’empereur ! l’empereur ! être empereur ! — Ô rage,Ne pas l’être ! et sentir son cœur plein de courage !Qu’il fut heureux celui qui dort dans ce tombeau !Qu’il fut grand ! De son temps c’était encor plus beau.Oh ! quel destin ! — Pourtant cette tombe est la sienne !Tout est-il donc si peu que ce soit là qu’on vienne ?Quoi donc ! avoir été prince, empereur et roi !Avoir été l’épée, avoir été la loi !Vivant, pour piédestal avoir eu l’Allemagne !Quoi ! pour titre césar, et pour nom Charlemagne !Avoir été plus grand qu’Annibal, qu’Attila,Aussi grand que le monde !… Et que tout tienne là !Ah ! briguez donc l’empire ! et voyez la poussièreQue fait un empereur ! Couvrez la terre entièreDe bruit et de tumulte. Élevez, bâtissezVotre empire, et jamais ne dites : C’est assez !Si haut que soit le but où votre orgueil aspire,Voilà le dernier terme !… — Oh ! l’empire ! l’empire !Que m’importe ? j’y touche, et le trouve à mon gré.Quelque chose me dit : Tu l’auras ! Je l’aurai.Si je l’avais !… — Ô ciel ! être ce qui commence !Seul, debout, au plus haut de la spirale immense !D’une foule d’états l’un sur l’autre étagésÊtre la clef de voûte, et voir sous soi rangésLes rois, et sur leur tête essuyer ses sandales :Voir au-dessous des rois les maisons féodales,Margraves, cardinaux, doges, ducs à fleurons ;Puis évêques, abbés, chefs de clan, hauts barons ;Puis clercs et soldats ; puis, loin du faîte où nous sommes,Dans l’ombre, tout au fond de l’abîme, — les hommes.Les hommes ; c’est-à-dire une foule, une mer,Un grand bruit ; pleurs et cris ; parfois un rire amer.Ah ! le peuple ! océan ! onde sans cesse émue,Où l’on ne jette rien sans que tout ne remue !Vague qui broie un trône et qui berce un tombeau !Miroir où rarement un roi se voit en beau !Ah ! si l’on regardait parfois dans ce flot sombre,On y verrait au fond des empires sans nombre,Grands vaisseaux naufragés, que son flux et reflux
Roule, et qui le gênaient, et qu’il ne connaît plus !Gouverner tout cela ! monter, si l’on vous nomme,À ce faîte ! y monter, sachant qu’on n’est qu’un hommeAvoir l’abîme là ! — Malheureux ! qu’ai-je en moi ?Être empereur ? mon Dieu ! j’avais trop d’être roi !Certe, il n’est qu’un mortel de race peu communeDont puisse s’élargir l’âme avec la fortune.Mais, moi ! qui me fera grand ? qui sera ma loi ?Qui me conseillera ?
Il tombe à genoux devant le tombeau.Qui me conseillera ? Charlemagne ! c’est toi !Ah ! puisque Dieu, pour qui tout obstacle s’efface,Prend nos deux majestés et les met face à face,Verse-moi dans le cœur, du fond de ce tombeau,Quelque chose de grand, de sublime et de beau !Oh ! par tous ses côtés fais-moi voir toute chose !Montre-moi que le monde est petit, car je n’oseY toucher. Apprends-moi ton secret de régner,Et dis-moi qu’il vaut mieux punir que pardonner !— N’est-ce pas ? — Ombre auguste, empereur d’Allemagne !Oh ! dis-moi ce qu’on peut faire après Charlemagne !Parle ! dût en parlant ton souffle souverainMe briser sur le front cette porte d’airain !Ou, si tu ne dis rien, laisse en ta paix profondsCarlos étudier ta tête comme un monde ;Laisse qu’il te mesure à loisir, ô géant !Car rien n’est ici-bas si grand que ton néant !Que la cendre à défaut de l’ombre me conseille !
Cachons-nous.
Cachons-nous.Dans l’armoire ?
Cachons-nous.Dans l’armoire ? Entrez-y, je m’en charge.Nous y tiendrons tous deux.
Nous y tiendrons tous deux.Grand merci, c’est trop large.Monsieur, est-ce une gaîne à mettre des chrétiens ?Voyons, nous nous serrons, vous y tenez, j’y tiens,Le duc ouvre en entrant cette boîte où nous sommesPour y prendre un cigare, il y trouve deux hommes !
Que j’achèterais bien de trois de mes EspagnesTrois espagnols pareils à ce roi des montagnes !
Vous gagneriez peut-être au marché. Car on ditQu’un grand nom est caché sous son nom de bandit.
Ce que si haut en lui j’estime et je proclame,Ce n’est pas le grand nom, marquis, c’est la grande âme.Mais quel est ce grand nom ? — Ce doit être un de ceuxQui pour m’avouer roi furent si paresseuxQue je n’ai jamais vu leurs visages…
Enfin, dans tous ces bruits qu’on invente et qu’on forge,Ce Hernani, dit-on, n’est autre que don JorgeD’Aragon, se disant duc de Segorbe, néDans l’exil, fils proscrit d’un père infortunéQui, pour avoir aimé la reine comme une autre,Finit sur l’échafaud sa lutte avec le vôtre.
Et, lui, veut se tailler, dit-on, le déloyal,Un bon manteau de duc dans le manteau royal.
Oui, voilà qui ressemble à mon homme !
Rien encore ! Il faut pourtant finir,Messieurs. À tout moment l’autre peut survenir.Quelle heure est-il ?
Quelle heure est-il ? Seigneur, je ne sais.
Quelle heure est-il ? Seigneur, je ne sais.Dans la placeQui brille ainsi là-bas ?
Qui brille ainsi là-bas ? C’est le crieur qui passe.
Il dit l’heure. Écoutons. Paix !
Il dit l’heure. Écoutons. Paix ! Minuit. Priez tousPour les âmes des morts !
Pour les âmes des morts ! … Ils espèrent en vous,Mon Dieu ! pardonnez-leur leurs péchés et leurs fautes !De votre paradis les murailles sont hautes,Laissez-les-leur franchir, Seigneur, ainsi qu’à nous !
Faut-il aussi franchir celles-là ?
Faut-il aussi franchir celles-là ? Taisez-vous !Vous êtes un impie !…
........Allez tous trois dans l’ombre,Là-bas, épier l’autre, et faites de façonQu’il ne puisse mêler sa flûte à ma chanson.Ce qui gâterait l’air.
........Viens, toi ! Tu gagneras la somme.
À doña Sol qui veut le retenir.Pardieu ! ne puis-je pas faire à ces gens du bien ?Moi, je donne ma tête ; eux, ils en veulent bien.C’est pour eux. Ils iront la vendre à Saragosse,Si vous n’en voulez pas pour le cadeau de noce !
Êtes-vous insensé ? Quelle étrange démence !Je vous revois, la vie en mon cœur recommence,Et vous voulez vous perdre ! Et quel est mon forfait ?Ah ! vous êtes sauvé malgré vous. C’est bien fait !Vous mériteriez bien que de vous je me venge,Mais je suis bonne. — Hélas ! mon Hernani, mon ange,
Que je baise à genoux le bord de ton manteau !Ah ! tu m’es donc rendu !
Ah ! tu m’es donc rendu !Quoi, pas même un couteau !
Quel bonheur ! c’est bien lui ! c’est bien lui ! Quelle joie !Dieu permet qu’il soit là, près de moi ! que je voieEncor ses yeux, son front, sa brave et noble main !Hélas ! il était temps ! c’était trop tard demain !
Ah ! qu’un coup de poignard de toi me serait doux !
Hernani !
Hernani !Reçois donc mon âme dans ton âme,Mon pas dans ton sentier, ma cendre dans ta flamme !Tu le veux. Qu’il en soit ainsi ! J’ai résisté.
....................Avez-vous de vos jours vu rien de pareil ? Non !Don Manuel ! toi qui vis les frères TranstamareBlas ! qui vis de Luna déchirer la simarre !Sanchez ! toi qui connus les assassins d’Inès !Nuño ! toi qui fus pris par les maures !…
Nuño ! toi qui fus pris par les maures !…Daignez,Seigneur duc…
Seigneur duc…Voyez-vous ? il veut parler, l’infâme !…
....................Christoval prit la plume et donna son cheval.Il y mourut. — Cet autre est don Nuño, le pèreDe Sanchez que voici. Tous deux dans son repaireTuèrent Mauregat, l’usurpateur maudit.— Celui-ci, c’est don Juan de Silva, qui venditSes terres pour payer la rançon de Ramire…
Duc, que dis-tu du roi ?
Duc, que dis-tu du roi ? Pour un homme, une fille,Laide ou jolie ! au lieu d’une épée, une aiguille !Gomez et le bandit se tirent de ce pas,Mais l’altesse est dupée ! et moi je ne vois pasQue monseigneur le roi dans tout ce qui se passeAit son compte.
Ait son compte.Le duc a la vue un peu basse !
… Ma vie, à vous, la sienne, à moi !
Elle ! je te la cède, et te rends ce cor.
Elle ! je te la cède, et te rends ce cor.Quoi !La vie et doña Sol ! — Non ! je tiens ma vengeance !Avec Dieu dans ceci je suis d’intelligence.J’ai mon père à venger… peut-être plus encor !
Elle ! je te la donne, et je te rends ce cor.
........Ah ! ma haine s’en va !Mon Dieu ! n’interromps pas ce rêve, ce beau rêveCommencé !
Commencé ! C’en est un funèbre qui s’achève !
Non ! c’est trop de bonheur, et j’en ai du remords.— Doña Sol ! doña Sol ! mon père est chez les morts.Mon père veut du sang, mon père veut sa proie.— Me voici ton époux. Fêtes, fanfares, joie !Me voici duc, puissant, riche, envié de tous,Et surtout, ô bonheur ! me voici ton époux !C’est bien. — Mais tout cela ne venge pas mon père !
Que dis-tu ?
Que dis-tu ? Fais-je ici ce que je devrais faire ?Il faudrait refuser, et frapper !
Il faudrait refuser, et frapper ! Hernani !
Ah ! Dieu me punira de n’avoir pas puni
......Ô Dieu !C’est le vieillard !
C’est le vieillard ! C’est l’air qu’on sonne au couvre-feu,Que je chantais le soir à mes jeunes compagnes…— Mais l’aubade est pour vous. C’est le cor des montagnes.Gageons que c’est pour vous.
Gageons que c’est pour vous.Pour moi ?
Gageons que c’est pour vous.Pour moi ? Gageons !Gageons que c’est pour vous.Pour moi ? Le cor recommence.
Gageons que c’est pour vous.Pour moi ? Gageons ! Encor !
... Je te trouve en retard.Bien. Quel est ton plaisir ?Le poison ? le poignard ? Parle.
Le poison ? le poignard ? Parle.Tu peux choisir.À mon dernier banquet, mon hôte, je t’invite.Ce que tu laisseras sera pour moi. Fais vite.— Que prends-tu ?
Que prends-tu ? Le poison.
— Que prends-tu ? Le poison.C’est le plus long. — Ta main !
Il lui remet la fiole. Lui, prend le poignard.Bois, — pour que je finisse…....................Puisque ton honneur fait aux serments banqueroute,Créancier mal payé, je me remets en route.
Je n’en ai pu trouver la clef.
Je n’en ai pu trouver la clef.C’est, à présent,Inutile.
Inutile.Es-tu mieux ?
Inutile.Es-tu mieux ? Oui, — le front moins pesant.
Jésus ! qu’est-ce que c’est que cette fiole noire ?
C’est un calmant, — qu’on m’a donné, — que je vais boire.
....................Je suis de votre sang, mon oncle ! prenez garde !— Mais non — c’est un fantôme ! et, plus je vous regarde…Vous n’êtes pas le duc ! Il est en Flandre. Ainsi !Mensonge, trahison, magie en tout ceci !À l’essai de ce fer je mettrai le prestige.Mais, fussiez-vous mon oncle, et mon père, oui, vous dis-je,Malheur, si vous portez la main sur mon époux !....................
Je suis bien pâle, dis, pour une fiancée ?
Oh ! tes traits par la mort encor sont embellis !— Souffres-tu ?
— Souffres-tu ? Non, plus rien. Mais toi ? — Dieu ! tu pâlis !
Hélas ! c’est de te voir souffrir !
Hélas ! c’est de te voir souffrir ! Non, sois tranquille.Je suis bien. N’es-tu pas mon don Juan, mon asile ?Près de toi la douleur me quitte. Près de toiJe ne sens plus qu’amour et joie… — Oh ! sauve-mol !Sauve-moi ! Je l’ai là qui brûle mes entrailles !Ah ! c’est à se jeter le front sur les murailles !Je te l’assure, ami ! je souffre trop ! — Mon Dieu !Toi qui m’aimes, don Juan, sauve-moi ! c’est du feu !....................