Avant la conclusion du traité

Victor Hugo (1802–1885)

L’Année terrible

I

Si nous terminions cette guerreComme la Prusse le voudrait,La France serait comme un verreSur la table d’un cabaret ;

On le vide, puis on le brise.Notre fier pays disparaît.O deuil ! il est ce qu’on méprise,Lui qui fut ce qu’on admirait.

Noir lendemain ! l’effroi pour règle ;Toute lie est bue à son tour ;Et le vautour vient après l’aigle,Et l’orfraie après le vautour ;

Deux provinces écartelées ;Strasbourg en croix, Metz au cachot ;Sedan, déserteur des mêlées,Marquant la France d’un fer chaud ;

Partout, dans toute âme captive,Le goût abject d’un vil bonheurRemplace l’orgueil ; on cultiveLa croissance du déshonneur ;

Notre antique splendeur flétrie ;L’opprobre sur nos grands combats ;L’étonnement de la patriePoint accoutumée aux fronts bas ;

L’ennemi dans nos citadelles,Sur nos tours l’ombre d’Attila,De sorte que les hirondellesDisent : la France n’est plus là !

La bouche pleine de Bazaine,La Renommée au vol briséSalit de sa bave malsaineSon vieux clairon vertdegrisé ;

Si l’on se bat, c’est contre un frère ;On ne sait plus ton nom, Bayard !On est un assassin pour faireOublier qu’on fut un fuyard ;

Une âpre nuit sur les fronts monte ;Nulle âme n’ose s’envoler ;Le ciel constate notre hontePar le refus de s’étoiler ;

Froid sombre ! on voit, à plis funèbres,Entre les peuples se fermerUne profondeur de ténèbresTelle qu’on ne peut plus s’aimer ;

Entre France et Prusse on s’abhorre ;Tout ce troupeau d’hommes nous hait ;Et notre éclipse est leur aurore,Et notre tombe est leur souhait ;

Naufrage ! Adieu les grandes tâches !Tout est trompé ; tout est trompeur ;On dit de nos drapeaux : Ces lâches !Et de nos canons : Ils ont peur !

Plus de fierté ; plus d’espérance ;Sur l’histoire un suaire épais… -Dieu, ne fais pas tomber la FranceDans l’abîme de cette paix !