Entre deux bombardements
L’Année terrible
XI
Dès votre premier cri, Jeanne, vous excitiezNos admirations autant que nos pitiés ;Vous naissiez ; vous aviez cette toute-puissance,La grâce ; vous étiez la crèche qu’on encense,L’humble marmot divin qui n’a point encor d’yeux,Et qu’une étoile vient chercher du haut des cieux ;Puis vous eûtes six jours, vous eûtes six semaines,Puis six mois, lueur frêle en nos ombres humaines.Jeanne, vous avancez en âge cependant ;Vous avez des cheveux, vous avez une dent,Et vous voilà déjà presque un grand personnage.En vous à peine un peu du nouveau-né surnage,Vous voulez être à terre ; il vous faut le péril,La marche, et le maillot vous semble puéril ;Votre frère plus vieux chante la Marseillaise ;Il a deux ans ; et vous, vous grimpez sur ma chaise,Ou, fière, vous rampez derrière un paravent ;Vous voulez un jouet savant, même vivant ;
Avec un jeune chat vous êtes en ménage ;La croissance vous tient dans son souple engrenageEt remplace l’enfant qui vagit par l’enfantQui jase, et l’humble cri par le cri triomphant ;L’ange qui mange rit de l’ange à la mamelle ;Vous vous transfigurez sans cesse, et le temps mêleA la Jeanne d’hier la Jeanne d’aujourd’hui.A chaque pas qu’il fait, l’enfant derrière luiLaisse plusieurs petits fantômes de lui-même.
On se souvient de tous, on les pleure, on les aime,Et ce seraient des morts s’il n’était vivant, lui.Déjà plus d’une étoile en ce doux astre a lui.Il semble qu’en cet être enchanté, pour nous plaire,Chaque âge tour à tour donne son exemplaire ;C’est un soleil levant que ce petit destin !Car le sort est masqué de rayons le matin ;Et les blancheurs de l’aube, aimable et chaste fête,Viennent l’une après l’autre entourer cette têteEt lui faire on ne sait quel pur couronnement.On dirait que la vie, avec un soin charmant,Essaie à ce jésus toutes les auréoles,Se préparant ainsi par les caresses molles,Les roses, les baisers, le rire frais et prompt,A lui mettre plus tard les épines au front.