L’Église (Hugo)

Victor Hugo (1802–1885)

II

I

J’errais. Que de charmantes choses !Il avait plu ; j’étais crotté ;Mais puisque j’ai vu tant de roses,Je dois dire la vérité.J’arrivai tout près d’une église,De la verte église au bon Dieu,Où qui voyage sans valiseÉcoute chanter l’oiseau bleu.C’était l’église en fleurs, bâtieSans pierre, au fond du bois mouvant,Par l’aubépine et par l’ortieAvec des feuilles et du vent.Le porche était fait de deux branchesD’une broussaille et d’un buisson ;La voussure, toute en pervenches,Était signée : Avril, maçon.Dans cette vive architecture,Ravissante aux yeux attendris,On sentait l’art de la nature ;On comprenait que la perdrix,

Que l’alouette et que la griveAvaient donné de bons avisSur la courbure de l’ogive,Et que Dieu les avait suivis.Une haute rose trémièreDressait sur le toit de chardonsSes cloches pleines de lumièreOù carillonnaient les bourdons.Cette flèche gardait l’entrée ;Derrière on voyait s’ébaucherUne digitale pourprée,Le clocheton près du clocher.Seul sous une pierre, un cloporteSongeait, comme Jean à Pathmos ;Un lys s’ouvrait près de la porteEt tenait les fonts baptismaux.Au centre où la mousse s’amasse,L’autel, un caillou, rayonnait,Lamé d’argent par la limaceEt brodé d’or par le genêt.Un escalier de fleurs ouvertes,Tordu dans le style saxon,Copiait ses spirales vertesSur le dos d’un colimaçon.Un cytise en pleine révolte,Troublant l’ordre, étouffant l’écho,Encombrait toute l’archivolteD’un grand falbala rococo.

En regardant par la croisée,Ô joie ! on sentait là quelqu’un,L’eau bénite était en rosée,Et l’encens était en parfum.Les rayons à leur arrivée,Et les gais zéphirs querelleurs,Allaient de travée en travéeBaiser le front penché des fleurs.Toute la nef, d’aube baignée,Palpitait d’extase et d’émoi.— Ami, me dit une araignée,La grande rosace est de moi.

II

Tout était d’accord dans les plaines,Tout était d’accord dans les boisAvec la douceur des haleines,Avec le mystère des voix.Tout aimait ; tout faisait la paire,L’arbre à la fleur disait : Nini ;Le mouton disait : Notre Père,Que votre sainfoin soit béni !Les abeilles dans l’anémone,Mendiaient, essaim diligent ;Le printemps leur faisait l’aumôneDans une corbeille d’argent.

Et l’on mariait dans l’église,Sous le myrte et le haricot,Un œillet nommé CydaliseAvec un chou nommé Jacquot.Un bon vieux pommier solitaireSemait ses fleurs, tout triomphant,Et j’aimais, dans ce frais mystère,Cette gaîté de vieil enfant.Au lutrin chantaient, couple allègre,Pour des auditeurs point ingrats,Le cricri, ce poëte maigre,Et l’ortolan, ce chantre gras.Un vif pierrot, de tige en tige,Sautait là, comme en son jardin ;Je suivais des yeux la voltigeQu’exécutait ce baladin,Ainsi qu’aux temps où Notre-Dame,Pour célébrer n’importe qui,Faisait sur ses tours, comme une âme,Envoler madame Saqui.Un beau papillon dans sa chapeOfficiait superbement.Une rose riait sous capeAvec un frelon son amant.Et, du fond des molles cellules,Les jardinières, les fourmis,Les frémissantes libellules,Les demoiselles, chastes miss,

Les mouches aux ailes de crêpesAdmiraient près de sa PhrynéCe frelon, officier des guêpes,Coiffé d’un képi galonné.Cachés par une primevère,Une caille, un merle siffleur,Buvaient tous deux au même verreDans une belladone en fleur.Pensif, j’observais en silence,Car un cœur n’a jamais aiméSans remarquer la ressemblanceDe l’amour et du mois de mai.

III

Les clochettes sonnaient la messe.Tout ce petit temple béniFaisait à l’âme une promesseQue garantissait l’infini.J’entendais, en strophes discrètes,Monter sous un frais corridor,Le Te Deum des pâquerettes,Et l’hosanna des boutons d’or.Les mille-feuilles que l’air froisseFormaient le mur tremblant et doux,Et je reconnus ma paroisse ;Et j’y vis mon rêve à genoux.

J’y vis près de l’autel, derrièreLes résédas et les jasmins,Les songes faisant leur prière,L’espérance joignant les mains.J’y vis mes bonheurs éphémères,Les blancs spectres de mes beaux jours,Parmi les oiseaux mes chimères,Parmi les roses mes amours.

IV

Un grand houx, de forme incivile,Du haut de sa fauve beauté,Regardait mon habit de ville ;Il était fleuri, moi crotté ;J’étais crotté jusqu’à l’échine.Le houx ressemblait au chardonQue fait brouter l’ânier de ChineÀ son âne de céladon.Un bon crapaud faisait la lippePrès d’un champignon malfaisant.La chaire était une tulipeQu’illuminait un ver luisant.Au seuil priait cette grisetteÀ l’air doucement fanfaron,Qu’à Paris on nomme Lisette,Qu’aux champs on nomme Liseron.

Un grimpereau, cherchant à boire,Vit un arum, parmi le thym,Qui dans sa feuille, blanc ciboire,Cachait la perle du matin ;Son bec, dans cette vasque ronde,Prit la goutte d’eau qui brilla ;La plus belle feuille du mondeNe peut donner que ce qu’elle a.Les chenilles peuplaient les ombres ;L’enfant de chœur CoquelicotRegardait ces fileuses sombresFaire dans un coin leur tricot.Les joncs, que coudoyait sans morgueLa violette, humble prélat,Attendaient, pour jouer de l’orgue,Qu’un bouc ou qu’un moine bêlât.Au fond s’ouvrait une chapelleQu’on évitait avec horreur ;C’est là qu’habite avec sa pelleLe noir scarabée enterreur.Mon pas troubla l’église fée ;Je m’aperçus qu’on m’écoutait.L’églantine dit : C’est Orphée.La ronce dit : C’est Colletet.

Serk, 1 juin 1859.