Le Poème du Jardin des Plantes
Le comte de Buffon fut bonhomme, il créaCe jardin imité d’Évandre et de RhéaEt plein d’ours plus savants que ceux de la Sorbonne,Afin que Jeanne y puisse aller avec sa bonne ;
Buffon avait prévu Jeanne, et je lui sais gréDe s’être dit qu’un jour Paris un peu tigré,Complétant ses bourgeois par une variante,La bête, enchanterait cette âme souriante ;Les enfants ont des yeux si profonds, que parfoisIls cherchent vaguement la vision des bois ;Et Buffon paternel, c’est ainsi qu’il rachèteSa phrase sur laquelle a traîné sa manchette,Pour les marmots, de qui les anges sont jaloux,A fait ce paradis suave, orné de loups.
J’approuve ce Buffon. Les enfants, purs visages,Regardent l’invisible, et songent, et les sagesTâchent toujours de plaire à quelqu’un de rêveur.
L’été dans ce jardin montre de la ferveur ;C’est un éden où juin rayonne, où les fleurs luisent,Où l’ours bougonne, et Jeanne et Georges m’y conduisent.C’est du vaste univers un raccourci complet.Je vais dans ce jardin parce que cela plaîtÀ Jeanne, et que je suis contre elle sans défense.J’y vais étudier deux gouffres, Dieu, l’enfance,Le tremblant nouveau-né, le créateur flagrant,L’infiniment charmant et l’infiniment grand,La même chose au fond ; car c’est la même flammeQui sort de l’astre immense et de la petite âme.
Je contemple, au milieu des arbres de Buffon,Le bison trop bourru, le babouin trop bouffon,Des bosses, des laideurs, des formes peu choisies,Et j’apprends à passer à Dieu ses fantaisies.Dieu, n’en déplaise au prêtre, au bonze, au caloyer,Est capable de tout, lui qui fait balayerLe bon goût, ce ruisseau, par Nisard, ce concierge,Livre au singe excessif la forêt, cette vierge,Et permet à Dupin de ressembler aux chiens.(Pauvres chiens !) — Selon l’Inde et les manichéens,Dieu doublé du démon expliquerait l’énigme ;Le paradis ayant l’enfer pour borborygme,La Providence un peu servante d’Anankè,L’infini mal rempli par l’univers manqué,Le mal faisant toujours au bien quelque rature,Telle serait la loi de l’aveugle nature ;De là les contresens de la création.Dieu, certe, a des écarts d’imagination ;Il ne sait pas garder la mesure ; il abuseDe son esprit jusqu’à faire l’oie et la buse ;Il ignore, auteur fauve et sans frein ni cordeau,Ce point juste où Laharpe arrête Colardeau ;Il se croit tout permis. Malheur à qui l’imite !Il n’a pas de frontière, il n’a pas de limite ;Et fait pousser l’ivraie au beau milieu du blé,Sous prétexte qu’il est l’immense et l’étoilé ;
Il a d’affreux vautours qui nous tombent des nues ;Il nous impose un tas d’inventions cornues,Le bouc, l’auroch, l’isard et le colimaçon ;Il blesse le bon sens, il choque la raison ;Il nous raille ; il nous fait avaler la couleuvre !Au moment où, contents, examinant son œuvre,Rendant pleine justice à tant de qualités,Nous admirons l’œil d’or des tigres tachetés,Le cygne, l’antilope à la prunelle bleue,La constellation qu’un paon a dans sa queue,D’une cage insensée il tire le verrou,Et voilà qu’il nous jette au nez le kangourou !Dieu défait et refait, ride, éborgne, essorille,Exagère le nègre, hélas, jusqu’au gorille,Fait des taupes et fait des lynx, se contredit,Mêle dans les halliers l’histrion au bandit,Le mandrille au jaguar, le perroquet à l’aigle,Lie à la parodie insolente et sans règleL’épopée, et les laisse errer toutes les deuxSous l’âpre clair-obscur des branchages hideux ;Si bien qu’on ne sait plus s’il faut trembler ou rire,Et qu’on croit voir rôder, dans l’ombre que déchireTantôt le rayon d’or, tantôt l’éclair d’acier,Un spectre qui parfois avorte en grimacier.Moi, je n’exige pas que Dieu toujours s’observe,Il faut bien tolérer quelques excès de verveChez un si grand poète, et ne point se fâcherSi celui qui nuance une fleur de pêcher
Et courbe l’arc-en-ciel sur l’Océan qu’il dompte,Après un colibri nous donne un mastodonte !C’est son humeur à lui d’être de mauvais goût,D’ajouter l’hydre au gouffre et le ver à l’égout,D’avoir en toute chose une stature étrange,Et d’être un Rabelais d’où sort un Michel-Ange.C’est Dieu ; moi je l’accepte.
Et quant aux nouveau-nés,De même. Les enfants ne nous sont pas donnésPour avoir en naissant les façons du grand monde ;Les petits en maillot, chez qui la sève abonde,Poussent l’impolitesse assez loin quelquefois ;J’en conviens. Et parmi les cris, les pas, les voix,Les ours et leurs cornacs, les marmots et leurs mères,Dans ces réalités semblables aux chimères,Ébahi par le monstre et le mioche, assourdiComme par la rumeur d’une ruche à midi,Sentant qu’à force d’être aïeul on est apôtre,Questionné par l’un, escaladé par l’autre,Pardonnant aux bambins le bruit, la fiente aux nids,Et le rugissement aux bêtes, je finisPar ne plus être, au fond du grand jardin sonore,Qu’un bonhomme attendri par l’enfance et l’aurore,Aimant ce double feu, s’y plaisant, s’y chauffant,Et pas moins indulgent pour Dieu que pour l’enfant.
Les bêtes, cela parle ; et Dupont de NemoursLes comprend, chants et cris, gaîté, colère, amours.C’est dans Perrault un fait, dans Homère un prodige ;Phèdre prend leur parole au vol et la rédige ;La Fontaine, dans l’herbe épaisse et le genêtRôdait, guettant, rêvant, et les espionnait ;
Ésope, ce songeur bossu comme le Pinde,Les entendait en Grèce, et Pilpaï dans l’Inde ;Les clairs étangs le soir offraient leurs noirs jargonsA monsieur Florian, officier de dragons ;Et l’âpre Ézéchiel, l’affreux prophète chauve,Homme fauve, écoutait parler la bête fauve.Les animaux naïfs dialoguent entr’eux.Et toujours, que ce soit le hibou ténébreux,L’ours qu’on entend gronder, l’âne qu’on entend braire,Ou l’oie apostrophant le dindon, son grand frère,Ou la guêpe insultant l’abeille sur l’Hybla,Leur bêtise à l’esprit de l’homme ressembla.
CINQ ANSLes lions, c’est des loups.
SIX ANSC’est très méchant, les bêtes.
CINQ ANSOui.
SIX ANSLes petits oiseaux ce sont des malhonnêtes ;Ils sont des sales.
CINQ ANSOui.
SIX ANS, regardant les serpents.Les serpents…
CINQ ANS, les examinant.C’est en
peau.
SIX ANSPrends garde au singe ; il va te prendre ton chapeau.
CINQ ANS, regardant le tigre.Encore un loup !
SIX ANSViens voir l’ours avant qu’on le couche.
CINQ ANS, regardant l’ours.Joli !
SIX ANSÇa grimpe.
CINQ ANS, regardant l’éléphant.Il a des cornes dans la bouche.
SIX ANSMoi, j’aime l’éléphant, c’est gros.
SEPT ANS, survenant et les arrachant à la contemplation de l’éléphant.Allons ! venez !Vous voyez bien qu’il va vous battre avec son nez.
Mon doux Georges, viens voir une ménagerieQuelconque, chez Buffon, au cirque, n’importe où ;Sans sortir de Lutèce allons en Assyrie,Et sans quitter Paris partons pour Tombouctou.
Viens voir les léopards de Tyr, les gypaètes,L’ours grondant, le boa formidable sans bruit,
Le zèbre, le chacal, l’once, et ces deux poètes,L’aigle ivre de soleil, le vautour plein de nuit.
Viens contempler le lynx sagace, l’amphisbèneÀ qui Job comparait son faux ami Sepher,Et l’obscur tigre noir, dont le masque d’ébèneA deux trous flamboyants par où l’on voit l’enfer.
Voir de près l’oiseau fauve et le frisson des ailes,C’est charmant ; nous aurons, sous de très sûrs abris,Le spectacle des loups, des jaguars, des gazelles,Et l’éblouissement divin des colibris.
Sortons du bruit humain. Viens au jardin des plantes.Penchons-nous, à travers l’ombre où nous étouffonsSur les douleurs d’en bas, vaguement appelantes,Et sur les pas confus des inconnus profonds.
L’animal, c’est de l’ombre errant dans les ténèbres ;On ne sait s’il écoute, on ne sait s’il entend ;
Il a des cris hagards, il a des yeux funèbres ;Une affirmation sublime en sort pourtant.
Nous qui régnons, combien de choses inutilesNous disons, sans savoir le mal que nous faisons !Quand la vérité vient, nous lui sommes hostiles,Et contre la raison nous avons des raisons.
Corbière à la tribune et Frayssinous en chaireSont fort inférieurs à la bête des bois ;L’âme dans la forêt songe et se laisse faire ;Je doute dans un temple, et sur un mont je crois.
Dieu par les voix de l’ombre obscurément se nomme ;Nul Quirinal ne vaut le fauve Pélion ;Il est bon, quand on vient d’entendre parler l’homme,D’aller entendre un peu rugir le grand lion.
Quel beau lieu ! Là le cèdre avec l’orme chuchote,L’âne est Iyrique et semble avoir vu Don Quichotte,Le tigre en cage a l’air d’un roi dans son palais,Les pachydermes sont effroyablement laids ;Et puis c’est littéraire, on rêve à des idyllesDe Viennet en voyant bâiller les crocodiles.
Là, pendant qu’au babouin la singesse se vend,Pendant que le baudet contemple le savant,Et que le vautour fait au hibou bon visage,Certes, c’est un emploi du temps digne d’un sageDe s’en aller songer dans cette ombre, parmiCes arbres pleins de nids, où tout semble endormiEt veille, où le refus consent, où l’amour lutte,Et d’écouter le vent, ce doux joueur de flûte.
Apprenons, laissons faire, aimons, les cieux sont grands ;Et devenons savants, et restons ignorants.Soyons sous l’infini des auditeurs honnêtes ;Rien n’est muet ni sourd ; voyons le plus de bêtesQue nous pouvons ; tirons partie de leurs lec,ons.Parce qu’autour de nous tout rêve, nous pensons.L’ignorance est un peu semblable à la prière ;L’homme est grand par devant et petit par derrière ;C’est, d’Euclide à Newton, de Job à Réaumur,Un indiscret qui veut voir par-dessus le mur,Et la nature, au fond très moqueuse, parapheNotre science avec le cou de la girafe.Tâchez de voir, c’est bien. Épiez. Notre espritPousse notre science à guetter ; Dieu sourit,Vieux malin.
Je l’ai dit, Dieu prête à la critique.Il n’est pas sobre. Il est débordant, frénétique,Inconvenant ; ici le nain, là le géant,Tout à la fois ; énorme ; il manque de néant.Il abuse du gouffre, il abuse du prisme.Tout, c’est trop. Son soleil va jusqu’au gongorisme ;Lumière outrée. Oui, Dieu vraiment est inégal ;Ici la Sibérie, et là le Sénégal ;Et partout l’antithèse ! il faut qu’on s’y résigne ;S’il fait noir le corbeau, c’est qu’il fit blanc le cygne ;Aujourd’hui Dieu nous gèle, hier il nous chauffait.Comme à l’académie on lui dirait son fait !Que nous veut la comète ? À quoi sert le bolide ?Quand on est un pédant sérieux et solide,Plus on est ébloui, moins on est satisfait ;La férule à Batteux, le sabre à GalifetNe tolèrent pas Dieu sans quelque impatience ;Dieu trouble l’ordre ; il met sur les dents la science ;À peine a-t-on fini qu’il faut recommencer ;Il semble que l’on sent dans la main vous glisserOn ne sait quel serpent tout écaillé d’aurore.Dès que vous avez dit : assez ! il dit : encore !
Ce démagogue donne au pauvre autant de fleursQu’au riche ; il ne sait pas se borner ; ses couleurs,Ses rayons, ses éclairs, c’est plus qu’on ne souhaite.
Ah ! tout cela fait mal aux yeux ! dit la chouette.Et la chouette, c’est la sagesse.
Il est sûrQue Dieu taille à son gré le monde en plein azur ;Il mêle l’ironie à son tonnerre épique ;Si l’on plane il foudroie et si l’on broute il pique.(Je ne m’étonne pas que Planche eût l’air piqué.)Le vent, voix sans raison, sorte de bruit manqué,Sans jamais s’expliquer et sans jamais conclure,Rabâche, et l’océan n’est pas exempt d’enflure.Quant à moi, je serais, j’en fais ici l’aveu,Curieux de savoir ce que diraient de Dieu,Du monde qu’il régit, du ciel qu’il exagère,De l’infini, sinistre et confuse étagère,De tout ce que ce Dieu prodigue, des amasD’étoiles de tout genre et de tous les formats,De sa facon d’emplir d’astres le télescope,Nonotte et Baculard dans le café Procope.
Je ne te cache pas que j’aime aussi les bêtes ;Cela t’amuse, et moi cela m’instruit ; je sensQue ce n’est pas pour rien qu’en ces farouches têtesDieu met le clair-obscur des grands bois frémissants.
Je suis le curieux qui, né pour croire et plaindre,Sonde, en voyant l’aspic sous des roses rampant,Les sombres lois qui font que la femme doit craindreLe démon, quand la fleur n’a pas peur du serpent.
Pendant que nous donnons des ordres à la terre,Rois copiant le singe et par lui copiés,Doutant s’il est notre œuvre ou s’il est notre pére,Tout en bas, dans l’horreur fatale, sous nos pieds,
On ne sait quel noir monde étonné nous regardeEt songe, et sous un joug, trop souvent odieux,Nous courbons l’humble monstre et la brute hagardeQui, nous voyant démons, nous prennent pour des dieux.
Oh ! que d’étranges lois ! quel tragique mélange !Voit-on le dernier fait, sait-on le dernier mot,Quel spectre peut sortir de Vénus, et quel angePeut naître dans le ventre affreux de Béhémoth ?
Transfiguration ! mystère ! gouffre et cime !L’âme rejettera le corps, sombre haillon ;La créature abjecte un jour sera sublime,L’être qu’on hait chenille on l’aime papillon.
Tous les bas âges sont épars sous ces grands arbres.Certes, l’alignement des vases et des marbres,Ce parterre au cordeau, ce cèdre résigné,Ce chêne que monsieur Despréaux eut signé,Ces barreaux noirs croisés sur la fleur odorante,Font honneur à Buffon qui fut l’un des Quarante
Et mêla, de façon à combler tous nos vœux,Le peigne de Lenôtre aux effrayants cheveuxDe Pan, dieu des halliers, des rochers et des plaines ;Cela n’empêche pas les roses d’être pleinesDe parfums, de désirs, d’amour et de clarté ;Cela n’empêche pas l’été d’être l’été ;Cela n’ôte à la vie aucune confiance ;Cela n’empêche pas l’aurore en conscienceD’apparaitre au zénith qui semble s’élargir,Les enfants de jouer, les monstres de rugir.
Un bon effroi joyeux emplit ces douces têtes.Écoutez-moi ces cris charmants. — Viens voir les bêtes !Ils courent. Quelle extase ! On s’arrête devantDes cages où l’on voit des oiseaux bleus rêvantComme s’ils attendaient le mois où l’on émigre.— Regarde ce gros chat. — Ce gros chat c’est le tigre.Les grands font aux petits vénérer les guenons,Les pythons, les chacals, et nomment par leurs nomsLes vieux ours qui, dit-on, poussent l’humeur maligneJusqu’à manger parfois des soldats de la ligne.
Spectacle monstrueux ! Les gueules, les regardsDe dragon, lueur fauve au fond des bois hagards,Les écailles, les dards, la griffe qui s’allonge,
Une apparition d’abîme, l’affreux songeRéel que l’œil troublé des prophètes amersVoit sous la transparence effroyable des mersEt qui se traîne épars dans l’horreur inouïe,L’énorme bâillement du gouffre qui s’ennuie,Les mâchoires de l’hydre ouvertes tristement,On ne sait quel chaos blême, obscur, inclément,Un essai d’exister, une ébauche de vieD’où sort le bégaiement furieux de l’envie.C’est cela l’animal ; et c’est ce que l’enfantRegarde, admire et craint, vaguement triomphant ;C’est de la nuit qu’il vient contempler, lui l’aurore.Ce noir fourmillement mugit, hurle, dévore ;On est un chérubin rose, frêle et tremblant ;On va voir celui-ci que l’hiver fait tout blanc,Cet autre dont l’œil jette un éclair du tropique ;Tout cela gronde, hait, menace, siffle, pique,Mord ; mais par sa nourrice on se sent protéger ;Comme c’est amusant d’avoir peur sans danger !Ce que l’homme contemple, il croit qu’il le découvre.Voir un roi dans son antre, un tigre dans son Louvre,Cela plaît à l’enfance. — Il est joliment laid !Viens voir ! — Étrange instinct ! Grâce à qui l’horreur plaît !On vient chercher surtout ceux qu’il faut qu’on évite.— Par ici ! — Non, par là ! — Tiens, regarde ! — Viens vite !— Jette-leur ton gâteau. — Pas tout. — Jette toujours.— Moi, j’aime bien les loups. — Moi, j’aime mieux les ours.Et les fronts sont riants, et le soleil les dore,
Et ceux qui, nés d’hier, ne parlent pas encorePendant ces brouhahas sous les branchages verts,Sont là, mystérieux, les yeux tout grands ouverts,Et méditent.
Afrique aux plis infranchissables,Ô gouffre d’horizons sinistres, mer des sables,Sahara, Dahomey, lac Nagain, Darfour,Toi, l’Amérique, et toi, l’Inde, âpre carrefourOù Zoroastre fait la rencontre d’Homère,Paysages de lune où rôde la chimère,Où l’orang-outang marche un bâton à la main,Où la nature est folle et n’a plus rien d’humain,Jungles par les sommeils de la fièvre rêvées,Plaines où brusquement on voit des arrivéesDe fleuves tout à coup grossis et déchaînés,Où l’on entend rugir les lions étonnésQue l’eau montante enferme en des îles subites,Déserts dont les gavials sont les noirs cénobites,Où le boa, sans souffle et sans tressaillement,Semble un tronc d’arbre à terre et dort affreusement,Terre des baobabs, des bambous, des lianes,Songez que nous avons des Georges et des Jeannes,Créez des monstres ; lacs, forêts, avec vos montsVos noirceurs et vos bruits, composez des mammons ;Abîmes, condensez en eux toutes vos gloires,Donnez-leur vos rochers pour dents et pour mâchoires,
Pour voix votre ouragan, pour regard votre horreur ;Donnez-leur des aspects de pape et d’empereur,Et faites, par-dessus les halliers, leur étableEt leur palais, bondir leur joie épouvantable.Certes, le casoar est un bon sénateur,L’oie a l’air d’un évêque et plaît par sa hauteur,Dieu quand il fit le singe a rêvé Scaramouche,Le colibri m’enchante et j’aime l’oiseau-mouche ;Mais ce que de ta verve, ô nature, j’attendsCe sont les Béhémoths et les Léviathans.Le nouveau-né qui sort de l’ombre et du mystèreNe serait pas content de ne rien voir sur terre ;Un immense besoin d’étonnement, voilàToute l’enfance, et c’est en songeant à celaQue j’applaudis, nature, aux géants que tu formes ;L’œil bleu des innocents veut des bêtes énormes ;Travaillez, dieux affreux ! Soyez illimitésEt féconds, nous tenons à vos difformitésAutant qu’à vos parfums, autant qu’à vos dictames,Ô déserts, attendu que les hippopotames,Que les rhinocéros et que les éléphantsSont évidemment faits pour les petits enfants.
C’est une émotion étrange pour mon âmeDe voir l’enfant, encor dans les bras de la femme,Fleur ignorant l’hiver, ange ignorant Satan,Secouant un hochet devant Léviathan,Approcher doucement la nature terrible.Les beaux séraphins bleus qui passent dans la bible,
Envolés d’on ne sait quel ciel mystérieux,N’ont pas une plus pure aurore dans les yeuxEt n’ont pas sur le front une plus sainte flammeQue l’enfant innocent riant au monstre infâme.Ciel noir ! Quel vaste cri que le rugissement !Quand la bête, âme aveugle et visage écumant,Lance au loin, n’importe où, dans l’étendue hostileSa voix lugubre, ainsi qu’un sombre projectile,C’est tout le gouffre affreux des forces sans clartéQui hurle ; c’est l’obscène et sauvage Astarté,C’est la nature abjecte et maudite qui gronde ;C’est Némée, et Stymphale, et l’Afrique profondeC’est le féroce Atlas, c’est l’Athos plus hantéPar les foudres qu’un lac par les mouches d’été ;C’est Lerne, Pélion, Ossa, c’est Érymanthe,C’est Calydon funeste et noir, qui se lamente.
*
L’enfant regarde l’ombre où sont les lions roux.La bête grince ; à qui s’adresse ce courroux ?
L’enfant jase ; sait-on qui les enfants appellent ?Les deux voix, la tragique et la douce se mêlentL’enfant est l’espérance et la bête est la faim ;Et tous deux sont l’attente ; il gazouille sans finEt chante, et l’animal écume sans relâche ;Ils ont chacun en eux un mystère qui tâcheDe dire ce qu’il sait et d’avoir ce qu’il veutLeur langue est prise et cherche à dénouer le nœud.Se parlent-ils ? Chacun fait son essai, l’un tristeL’autre charmant ; l’enfant joyeusement existe ;Quoique devant lui l’Être effrayant soit deboutIl a sa mère, il a sa nourrice, il a tout ;Il rit.
*
De quelle nuit sortent ces deux ébauches ?L’une sort de l’azur ; l’autre de ces débauches,De ces accouplements du nain et du géant,
De ce hideux baiser de l’abîme au néantQu’un nomme le chaos.
Oui, cette cave immonde,Dont le soupirail blême apparaît sous le monde,Le chaos, ces chocs noirs, ces danses d’ouragans,Les éléments gâtés et devenus brigandsEt changés en fléaux dans le cloaque immense,Le rut universel épousant la démence,La fécondation de Tout produisant Rien,Cet engloutissement du vrai, du beau, du bien,Qu’Orphée appelle Hadès, qu’Homère appelle Érèbe,Et qui rend fixe l’œil fatal des sphinx de Thèbe,C’est cela, c’est la folle et mauvaise actionQu’en faisant le chaos fit la création,C’est l’attaque de l’ombre au soleil vénérable,C’est la convulsion du gouffre misérableEssayant d’opposer l’informe à l’idéal,C’est Tisiphone offrant son ventre à Bélial,C’est cet ensemble obscur de forces échappéesOù les éclairs font rage et tirent leurs épées,Où périrent Janus, l’âge d’or et Rhéa,Qui, si nous en croyons les mages, procréaL’animal ; et la bête affreuse fut rugieEt vomie au milieu des nuits par cette orgie.
C’est de là que nous vient le monstre inquiétant.
L’enfant, lui, pur songeur rassurant et content,Est l’autre énigme ; il sort de l’obscurité bleue.Tous les petits oiseaux, mésange, hochequeue,Fauvette, passereau, bavards aux fraîches voix,Sont ses frères, tandis que ces marmots des boisSentent pousser leur aile, il sent croître son âmeDes azurs embaumés de myrrhe et de cinname,Des entre-croisements de fleurs et de rayons,Ces éblouissements sacrés que nous voyonsDans nos profonds sommeils quand nous sommes des justes,Un pêle-mêle obscur de branchages augustesDont les anges au vol divin sont les oiseaux,Une lueur pareille au clair reflet des eauxQuand, le soir, dans l’étang les arbres se renversent,Des lys vivants, un ciel qui rit, des chants qui bercent,Voilà ce que l’enfant, rose, a derrière lui.Il s’éveille ici-bas, vaguement ébloui ;Il vient de voir l’Eden et Dieu ; rien ne l’effraie,Il ne croit pas au mal ; ni le loup, ni l’orfraie,Ni le tigre, démon taché, ni ce trompeur,Le renard, ne le font trembler ; il n’a pas peur,Il chante ; et quoi de plus touchant pour la penséeQue cette confiance au paradis, pousséeJusqu’à venir tout près sourire au sombre enfer !
Quel ange que l’enfant ! Tout, le mal, sombre mer,Les hydres qu’en leurs flots roulent les vils avernes,Les griffes, ces forêts, les gueules, ces cavernes,Les cris, les hurlements, les râles, les abois,Les rauques visions, la fauve horreur des bois,Tout, Satan, et sa morne et féroce puissance,S’évanouit au fond du bleu de l’innocence !C’est beau. Voir Caliban et rester Ariel !Avoir dans son humble âme un si merveilleux cielQue l’apparition indignée et sauvageDes êtres de la nuit n’y fasse aucun ravage,Et se sentir si plein de lumière et si douxQue leur souffle n’éteigne aucune étoile en vous !
*
Et je rêve. Et je crois entendre un dialogueEntre la tragédie effroyable et l’églogue ;D’un côté l’épouvante, et de l’autre l’amour ;Dans l’une ni dans l’autre il ne fait encor jour ;L’enfant semble vouloir expliquer quelque chose ;La bête gronde, et, monstre incliné sur la rose,
Écoute… — Et qui pourrait comprendre, ô firmament,Ce que le bégaiement dit au rugissement ?
Quel que soit le secret, tout se dresse et médite,La fleur bénie ainsi que l’épine maudite ;Tout devient attentif ; tout tressaille ; un frissonAgite l’air, le flot, la branche, le buisson,Et dans les clairs-obscurs et dans les crépuscules,Dans cette ombre où jadis combattaient les Hercules,Où les Bellérophons s’envolaient, où planaitL’immense Amos criant : Un nouveau monde naît !On sent on ne sait quelle émotion sacrée,Et c’est, pour la nature où l’éternel Dieu crée,C’est pour tout le mystère un attendrissementComme si l’on voyait l’aube au rayon calmantS’ébaucher par-dessus d’informes promontoires,Quand l’âme blanche vient parler aux âmes noires.
La face de la bête est terrible ; on y sentL’Ignoré, l’éternel problème éblouissantEt ténébreux, que l’homme appelle la Nature ;On a devant soi l’ombre informe, l’aventureEt le joug, l’esclavage et la rébellion,Quand on voit le visage effrayant du lion ;Le monstre orageux, rauque, effréné, n’est pas libre,Ô stupeur ! et quel est cet étrange équilibre
Composé de splendeur et d’horreur, l’univers,Où règne un Jéhovah dont Satan est l’envers ;Où les astres, essaim lumineux et livide,Semblent pris dans un bagne, et fuyant dans le vide,Et jetés au hasard comme on jette les dés,Et toujours à la chaîne et toujours évadés ?Quelle est cette merveille effroyable et divineOù, dans l’éden qu’on voit, c’est l’enfer qu’on devine,Où s’éclipse, ô terreur, espoirs évanouis,L’infini des soleils sous l’infini des nuits,Où, dans la brute, Dieu disparaît et s’efface ?Quand ils ont devant eux le monstre face à face,Les mages, les songeurs vertigineux des bois,Les prophètes blêmis à qui parlent des voix,Sentent on ne sait quoi d’énorme dans la bête ;Pour eux l’amer rictus de cette obscure tête,C’est l’abîme, inquiet d’être trop regardé,C’est l’éternel secret qui veut être gardéEt qui ne laisse pas entrer dans ses mystèresLa curiosité des pâles solitaires ;Et ces hommes, à qui l’ombre fait des aveux,Sentent qu’ici le sphinx s’irrite, et leurs cheveuxSe dressent, et leur sang dans leurs veines se figeDevant le froncement de sourcil du prodige.
Toutes sortes d’enfants, blonds, lumineux, vermeils,Dont le bleu paradis visite les sommeilsQuand leurs yeux sont fermés la nuit dans les alcôves,Sont là, groupés devant la cage aux bêtes fauves ;Ils regardent.
Ils ont sous les yeux l’élément,
Le gouffre, le serpent tordu comme un tourment,L’affreux dragon, l’onagre inepte, la panthère,Le chacal abhorré des spectres, qu’il déterre,Le gorille, fantôme et tigre, et ces bandits,Les loups, et les grands lynx qui tutoyaient jadisLes prophètes sacrés accoudés sur des bibles ;Et, pendant que ce tas de prisonniers terriblesGronde, l’un vil forçat, l’autre arrogant proscrit,Que fait le groupe rose et charmant ? Il sourit.
L’abîme est là qui gronde et les enfants sourient.
Ils admirent. Les voix épouvantables crientTandis que cet essaim de fronts pleins de rayons,Presque ailé, nous émeut comme si nous voyionsL’aube s’épanouir dans une géorgique,Tandis que ces enfants chantent, un bruit tragiqueVa, chargé de colère et de rébellionsDu cachot des vautours au bagne des lions.
Et le sourire frais des enfants continue.
Devant cette douceur suprême, humble, ingénue,Obstinée, on s’étonne, et l’esprit stupéfait
Songe, comme aux vieux temps d’Orphée et de Japhet,Et l’on se sent glisser dans la spirale obscureDu vertige, où tombaient Job, Thalès, Épicure,Où l’on cherche à tâtons quelqu’un, ténébreux puitsOù l’âme dit : Réponds ! où Dieu dit : Je ne puis !
Oh ! si la conjecture antique était fondée,Si le rêve inquiet des mages de Chaldée,L’hypothèse qu’Hermès et Pythagore font,Si ce songe farouche était le vrai profond ;La bête parmi nous, si c’était là Tantale !Si la réalité redoutable et fataleC’était ceci : les loups, les boas, les mammonsMasques sombres, cachant d’invisibles démons !Oh ! ces êtres affreux dont l’ombre est le repaire,Ces crânes aplatis de tigre et de vipère,Ces vils fronts écrasés par le talon divin,L’ours, rêveur noir, le singe, effroyable sylvain,Ces rictus convulsifs, ces faces insensées,Ces stupides instincts menaçant nos pensées,Ceux-ci pleins de l’horreur nocturne des forêts,Ceux-là, fuyants aspects, flottants, confus, secrets,Sur qui la mer répand ses moires et ses nacres,Ces larves, ces passants des bois, ces simulacres,Ces vivants dans la tombe animale engloutis,Ces fantômes ayant pour loi les appétits,Ciel bleu ! s’il était vrai que c’est là ce qu’on nomme
Les damnés, expiant d’anciens crimes chez l’homme,Qui, sortis d’une vie antérieure, ayantDans les yeux la terreur d’un passé foudroyant,Viennent, balbutiant d’épouvante et de haine,Dire au milieu de nous les mots de la géhenne,Et qui tâchent en vain d’exprimer leur tourmentA notre verbe avec le sourd rugissement ;Tas de forçats qui grince et gronde, aboie et beugle ;Muets hurlants qu’éclaire un flamboiement aveugle ;Oh ! s’ils étaient là. nus sous le destin de fer,Méditant vaguement sur l’éternel enfer ;Si ces mornes vaincus de la nature immenseSe croyaient à jamais bannis de la clémence ;S’ils voyaient les soleils s’éteindre par degrés,Et s’ils n’étaient plus rien que des désespérés ;Oh ! dans l’accablement sans fond, quand tout se brise,Quand tout s’en va, refuse et fuit, quelle surprise,Pour ces êtres méchants et tremblants à la fois,D’entendre tout à coup venir ces jeunes voix !Quelqu’un est là ! Qui donc ? On parle ! ô noir problème !Une blancheur paraît sur la muraille blêmeOù chancelle l’obscure et morne vision.Le léviathan voit accourir l’alcyon !Quoi ! le déluge voit arriver la colombe !La clarté des berceaux filtre à travers la tombeEt pénètre d’un jour clément les condamnés !
Les spectres ne sont point haïs des nouveau-nés !Quoi ! l’araignée immense ouvre ses sombres toiles !Quel rayon qu’un regard d’enfant, saintes étoiles !Mais puisqu’on peut entrer, on peut donc s’en aller !Tout n’est donc pas fini ! L’azur vient nous parler !Le ciel est plus céleste en ces douces prunelles !C’est quand Dieu, pour venir des voûtes éternellesJusqu’à la terre, triste et funeste milieu,Passe à travers l’enfant qu’il est tout à fait Dieu !Quoi ! le plafond difforme aurait une fenêtre !On verrait l’impossible espérance renaître !Quoi ! l’on pourrait ne plus mordre, ne plus grincer !Nous représentons-nous ce qui peut se passerDans les craintifs cerveaux des bêtes formidables ?De la lumière au bas des gouffres insondables !Une intervention de visages divins !La torsion du mal dans les brûlants ravinsDe l’enfer misérable est soudain apaiséePar d’innocents regards purs comme la rosée !Quoi ! l’on voit des yeux luire et l’on entend des pas !Est-ce que nous savons s’ils ne se mettent pas,Ces monstres, à songer, sitôt la nuit venue,S’appelant, stupéfaits de cette aube inconnueQui se lève sur l’âpre et sévère horizon ?Du pardon vénérable ils ont le saint frisson ;Il leur semble sentir que les chaînes les quittent ;Les échevèlements des crinières méditent ;L’enfer, cette ruine, est moins trouble et moins noir ;
Et l’œil presque attendri de ces captifs croit voirDans un pur demi-jour qu’un ciel lointain azureGrandir l’ombre d’un temple au seuil de la masure.Quoi ! l’enfer finirait ! l’ombre entendrait raison !Ô clémence ! ô lueur dans l’énorme prison !On ne sait quelle attente émeut ces cœurs étranges.
Quelle promesse au fond du sourire des anges !