« L’aurore s’allume »
Les Chants du crépuscule
XX I
L’aurore s’allume ;L’ombre épaisse fuit ;Le rêve et la brumeVont où va la nuit ;Paupières et rosesS’ouvrent demi-closes ;Du réveil des chosesOn entend le bruit.Tout chante et murmure,Tout parle à la fois,Fumée et verdure,Les nids et les toits ;Le vent parle aux chênes,L’eau parle aux fontaines ;Toutes les haleinesDeviennent des voix !Tout reprend son âme,L’enfant son hochet,Le foyer sa flamme,Le luth son archet ;Folie ou démence,Dans le monde immense,Chacun recommenceCe qu’il ébauchait.Qu’on pense ou qu’on aime,Sans cesse agité,
Vers un but suprême,Tout vole emporté ;L’esquif cherche un môle,L’abeille un vieux saule,La boussole un pôle,Moi la vérité.
II
Vérité profonde !Granit éprouvéQu’au fond de toute ondeMon ancre a trouvé !De ce monde sombre,Où passent dans l’ombreDes songes sans nombre,Plafond et pavé !Vérité, beau fleuveQue rien ne tarit !Source où tout s’abreuve,Tige où tout fleurit !Lampe que Dieu posePrès de toute cause !Clarté que la choseEnvoie à l’esprit !Arbre à rude écorce,Chêne au vaste front,Que selon sa forceL’homme ploie ou rompt,D’où l’ombre s’épanche,Où chacun se penche,L’un sur une branche,L’autre sur le tronc !
Mont d’où tout ruisselle !Gouffre où tout s’en va !Sublime étincelleQue fait Jéhova !Rayon qu’on blasphème !Œil calme et suprêmeQu’au front de Dieu mêmeL’homme un jour creva !
III
Ô terre ! ô merveillesDont l’éclat joyeuxEmplit nos oreilles,Éblouit nos yeux !Bords où meurt la vague,Bois qu’un souffle élague,De l’horizon vaguePlis mystérieux !Azur dont se voileL’eau du gouffre amer,Quand, laissant ma voileFuir au gré de l’air,Penché sur la lame,J’écoute avec l’âmeCet épithalameQue chante la mer !Azur non moins tendreDu ciel qui souritQuand, tâchant d’entendreCe que dit l’esprit,Je cherche, ô nature,
La parole obscureQue le vent murmure,Que l’étoile écrit !Création pure !Être universel !Océan, ceintureDe tout sous le ciel !Astres que fait naîtreLe souffle du maître,Fleurs où Dieu peut-êtreCueille quelque miel !Ô champs, ô feuillages !Monde fraternel !Clocher des villagesHumble et solennel !Mont qui portes l’aire !Aube fraîche et claire,Sourire éphémèreDe l’astre éternel !N’êtes-vous qu’un livre,Sans fin ni milieu,Où chacun pour vivreCherche à lire un peu !Phrase si profondeQu’en vain on la sonde !L’œil y voit un monde,L’âme y trouve un Dieu !Beau livre qu’achèventLes cœurs ingénus,Où les penseurs rêventDes sens inconnus,Où ceux que Dieu chargeD’un front vaste et large
Écrivent en marge :Nous sommes venus !Saint livre où la voileQui flotte en tous lieux,Saint livre où l’étoileQui rayonne aux yeux,Ne trace, ô mystère !Qu’un nom solitaire,Qu’un nom sur la terre,Qu’un nom dans les cieux !Livre salutaireOù le cœur s’emplit !Où tout sage austèreTravaille et pâlit !Dont le sens rebelleParfois se révèle !Pythagore épèleEt Moïse lit !
Décembre 1834.