Billet du matin

Victor Hugo (1802–1885)

Les Contemplations

Si les liens des cœurs ne sont pas des mensonges,Oh ! dites, vous devez avoir eu de doux songes,Je n’ai fait que rêver de vous toute la nuit.Et nous nous aimions tant ! vous me disiez : — Tout fuit,Tout s’éteint, tout s’en va ; ta seule image reste. —Nous devions être morts dans ce rêve céleste ;Il semblait que c’était déjà le paradis.Oh ! oui, nous étions morts, bien sûr ; je vous le dis.Nous avions tous les deux la forme de nos âmes.Tout ce que l’un de l’autre ici-bas nous aimâmesComposait notre corps de flamme et de rayons,Et, naturellement, nous nous reconnaissions.Il nous apparaissait des visages d’auroreQui nous disaient : C’est moi ! — la lumière sonoreChantait ; et nous étions des frissons et des voix.Vous me disiez : Écoute ! et je répondais : Vois !Je disais : Viens-nous-en dans les profondeurs sombres ;Vivons ; c’est autrefois que nous étions des ombres.Et, mêlant nos appels et nos cris : — Viens ! oh ! viens ! —Et moi, je me rappelle, et toi, tu te souviens. —Éblouis, nous chantions : — C’est nous-mêmes qui sommesTout ce qui nous semblait, sur la terre des hommes,Bon, juste, grand, sublime, ineffable et charmant ;Nous sommes le regard et le rayonnement ;Le sourire de l’aube et l’odeur de la rose,C’est nous ; l’astre est le nid où notre aile se pose ;Nous avons l’infini pour sphère et pour milieu,L’éternité pour l’âge ; et notre amour, c’est Dieu.