Dolorosae

Victor Hugo (1802–1885)

Les Contemplations

Mère, voilà douze ans que notre fille est morte ;Et depuis, moi le père et vous la femme forte,Nous n’avons pas été, Dieu le sait, un seul jourSans parfumer son nom de prière et d’amour.Nous avons pris la sombre et charmante habitudeDe voir son ombre vivre en notre solitude,De la sentir passer et de l’entendre errer,Et nous sommes restés à genoux à pleurer.Nous avons persisté dans cette douleur douce,Et nous vivons penchés sur ce cher nid de mousseEmporté dans l’orage avec les deux oiseaux.Mère, nous n’avons pas plié, quoique roseaux.Ni perdu la bonté vis-à-vis l’un de l’autre,Ni demandé la fin de mon deuil et du vôtreÀ cette lâcheté qu’on appelle l’oubli.Oui, depuis ce jour triste où pour nous ont pâliLes cieux, les champs, les fleurs, l’étoile, l’aube pure,Et toutes les splendeurs de la sombre nature,Avec les trois enfants qui nous restent, trésorDe courage et d’amour que Dieu nous laisse encor,Nous avons essuyé des fortunes diverses,Ce qu’on nomme malheur, adversité, traverses,Sans trembler, sans fléchir, sans haïr les écueils,Donnant aux deuils du cœur, à l’absence, aux cercueils,Aux souffrances dont saigne ou l’âme ou la famille,Aux êtres chers enfuis ou morts, à notre fille,Aux vieux parents repris par un monde meilleur,Nos pleurs, et le sourire à toute autre douleur.