« Je payai le pêcheur qui passa son chemin »
Les Contemplations
Je payai le pêcheur qui passa son chemin,Et je pris cette bête horrible dans ma main ;C’était un être obscur comme l’onde en apporte,Qui, plus grand, serait hydre, et, plus petit, cloporte ;Sans forme comme l’ombre, et, comme Dieu, sans nom.Il ouvrait une bouche affreuse ; un noir moignonSortait de son écaille ; il tâchait de me mordre ;Dieu, dans l’immensité formidable de l’ordre,Donne une place sombre à ces spectres hideux.Il tâchait de me mordre, et nous luttions tous deux ;Ses dents cherchaient mes doigts qu’effrayait leur approche ;L’homme qui me l’avait vendu tourna la roche ;Comme il disparaissait, le crabe me mordit ;Je lui dis : Vis ! et sois béni, pauvre maudit !Et je le rejetai dans la vague profonde,Afin qu’il allât dire à l’océan qui gronde,Et qui sert au soleil de vase baptismal,Que l’homme rend le bien au monstre pour le mal.