À M. de Lamartine

Victor Hugo (1802–1885)

Les Feuilles d’automne

Naguère une même tourmente,Ami, battait nos deux esquifs ;Une même vague écumanteNous jetait aux mêmes récifs ;Les mêmes haines débordéesGonflaient sous nos nefs inondéesLeurs flots toujours multipliés,Et, comme un océan qui roule,Toutes les têtes de la fouleHurlaient à la fois sous nos pieds !

Qu’allais-je faire en cet orage,Moi qui m’échappais du berceau ?Moi qui vivais d’un peu d’ombrageEt d’un peu d’air, comme l’oiseau ?À cette mer qui le repoussePourquoi livrer mon nid de mousseOù le jour n’osait pénétrer ?Pourquoi donner à la rafaleMa belle robe nuptialeComme une voile à déchirer ?

C’est que, dans mes songes de flamme,C’est que, dans mes rêves d’enfant,J’avais toujours présents à l’âmeCes hommes au front triomphant,

Qui tourmentés d’une autre terre,En ont deviné le mystèreAvant que rien en soit venu,Dont la tête au ciel est tournée,Dont l’âme, boussole obstinée,Toujours cherche un pôle inconnu.

Ces Gamas, en qui rien n’effaceLeur indomptable ambition,Savent qu’on n’a vu qu’une faceDe l’immense création.Ces Colombs, dans leur main profonde,Pèsent la terre et pèsent l’ondeComme à la balance du ciel,Et, voyant d’en haut toute cause,Sentent qu’il manque quelque choseÀ l’équilibre universel.

Ce contre-poids qui se dérobe,Ils le chercheront, ils iront ;Ils rendront sa ceinture au globe,À l’univers sont double front.Ils partent, on plaint leur folie.L’onde les emporte ; on oublieLe voyage et le voyageur… —Tout à coup de la mer profondeIls ressortent avec leur monde,Comme avec sa perle un plongeur !

Voilà quelle était ma pensée.Quand sur le flot sombre et grossiJe risquai ma nef insensée,Moi, je cherchais un monde aussi !Mais, à peine loin du rivage,J’ai vu sur l’océan sauvageCommencer dans un tourbillon

Cette lutte qui me déchireEntre les voiles du navireEt les ailes de l’aquilon.

C’est alors qu’en l’orage sombreJ’entrevis ton mât glorieuxQui, bien avant le mien, dans l’ombre,Fatiguait l’autan furieux.Alors, la tempête était haute,Nous combattîmes côte à côte,Tous deux, mois barque, toi vaisseau,Comme le frère auprès du frère,Comme le nid auprès de l’aire,Comme auprès du lit le berceau !

L’autan criait dans nos antennes,Le flot lavait nos ponts mouvants,Nos banderoles incertainesFrissonnaient au souffle des vents.Nous voyions les vagues humides,Comme des cavales numides,Se dresser, hennir, écumer ;L’éclair, rougissant chaque lame,Mettait des crinières de flammeÀ tous ces coursiers de la mer.

Nous, échevelés dans la brume,Chantant plus haut dans l’ouragan,Nous admirions la vaste écumeEt la beauté de l’océan.Tandis que la foudre sublimePlanait tout en feu sur l’abîme,Nous chantions, hardis matelots,La laissant passer sur nos têtes,Et, comme l’oiseau des tempêtes,Tremper ses ailes dans les flots.

Échangeant nos signaux fidèlesEt nous saluant de la voix,Pareils à deux sœurs hirondelles,Nous voulions, tous deux à la fois,Doubler le même promontoire,Remporter la même victoire,Dépasser le siècle en courroux ;Nous tentions le même voyage ;Nous voyions surgir dans l’orageLe même Adamastor jaloux !

Bientôt la nuit toujours croissante,Ou quelque vent qui t’emportait,M’a dérobé ta nef puissanteDont l’ombre auprès de moi flottait.Seul je suis resté sous la nue.Depuis, l’orage continue,Le temps est noir, le vent mauvais ;L’ombre m’enveloppe et m’isole,Et, si je n’avais ma boussole,Je ne saurais pas où je vais.

Dans cette tourmente fataleJ’ai passé les nuits et les jours,J’ai pleuré la terre natale,Et mon enfance et mes amours.Si j’implorais le flot qui gronde,Toutes les cavernes de l’ondeSe rouvraient jusqu’au fond des mers ;Si j’invoquais le ciel, l’orage,Avec plus de bruit et de rage,Secouait se gerbe d’éclairs.

Longtemps, laissant le vent bruire,Je t’ai cherché, criant ton nom.

Voici qu’enfin je te vois luireÀ la cime de l’horizon.Mais ce n’est plus la nef ployée,Battue, errante, foudroyéeSous tous les caprices des cieux,Rêvant d’idéales conquêtes,Risquant à travers les tempêtesUn voyage mystérieux.

C’est un navire magnifiqueBercé par le flot souriant,Qui, sur l’océan pacifique,Vient du côté de l’orient.Toujours en avant de sa voileOn voit cheminer une étoileQui rayonne à l’œil ébloui ;Jamais on ne le voit écloreSans une étincelante auroreQui se lève derrière lui.

Le ciel serein, la mer sereineL’enveloppent de tous côtés ;Par ses mâts et par sa carèneIl plonge aux deux immensités.Le flot s’y brise en étincelles ;Ses voiles sont comme des ailesAu souffle qui vient les gonfler ;Il vogue, il vogue vers la plage,Et, comme le cygne qui nage,On sent qu’il pourrait s’envoler.

Le peuple, auquel il se révèleComme une blanche vision,Roule, prolonge, et renouvelleUne immense acclamation.La foule inonde au loin la rive.

Oh ! dit-elle, il vient, il arrive !Elle l’appelle avec des pleurs,Et le vent porte au beau navire,Comme à Dieu l’encens et la myrrhe,L’haleine de la terre en fleurs !

Oh ! rentre au port, esquif sublime !Jette l’ancre loin des frimas !Vois cette couronne unanimeQue la foule attache à tes mâts :Oublie et l’onde et l’aventure,Et le labeur de la mâture,Et le souffle orageux du nord ;Triomphe à l’abri des naufrages,Et ris-toi de tous les oragesQui rongent les chaînes du port !

Tu reviens de ton Amérique !Ton monde est trouvé ! — Sur les flotsCe monde, à ton souffle lyrique,Comme un œuf sublime est éclos !C’est un univers qui s’éveille !Une création pareilleÀ celle qui rayonne au jour !De nouveaux infinis qui s’ouvrent !Un de ces mondes que découvrentCeux qui de l’âme ont fait le tour !

Tu peux dire à qui doute encore :« J’en viens ! j’en ai cueilli ce fruit.Votre aurore n’est pas l’aurore,Et votre nuit n’est pas la nuit.Votre soleil ne vaut pas l’autre.Leur jour est plus bleu que le vôtre.Dieu montre sa face en leur ciel.J’ai vu luire une croix d’étoiles

Clouée à leurs nocturnes voilesComme un labarum éternel. »

Tu dirais la verte savane,Les hautes herbes des déserts,Et les bois dont le zéphyr vanneToutes les graines dans les airs ;Les grandes forêts inconnues ;Les caps d’où s’envolent les nuesComme l’encens des saints trépieds ;Les fruits de lait et d’ambroisie,Et les mines de poésieDont tu jettes l’or à leurs pieds.

Et puis encor tu pourrais dire,Sans épuiser ton univers,Ses monts d’agate et de porphyre,Ses fleuves qui noieraient leurs mers ;De ce monde, né de la veille,Tu peindrais la beauté vermeille,Terre vierge et féconde à tous,Patrie où rien ne nous repousse ;Et ta voix magnifique et douceLes ferait tomber à genoux.

Désormais, à tous tes voyagesVers ce monde trouvé par toi,En foule ils courront aux rivagesComme un peuple autour de son roi.Mille acclamations sur l’ondeSuivront longtemps ta voile blondeBrillante en mer comme un fanal,Salueront le vent qui t’enlève,Puis sommeilleront sur la grèveJusqu’à ton retour triomphal.

Ah ! soit qu’au port ton vaisseau dorme,Soit qu’il se livre sans effroiAux baisers de la mer difformeQui hurle béante sous moi,De ta sérénité sublimeRegarde parfois dans l’abîme,Avec des yeux de pleurs remplis,Ce point noir dans ton ciel limpide,Ce tourbillon sombre et rapideQui roule une voile en ses plis.

C’est mon tourbillon, c’est ma voile !C’est l’ouragan qui, furieux,À mesure éteint chaque étoileQui se hasarde dans mes cieux !C’est la tourmente qui m’emporte !C’est la nuée ardente et forteQui se joue avec moi dans l’air,Et tournoyant comme une roue,Fait étinceler sur ma proueLe glaive acéré de l’éclair !

Alors, d’un cœur tendre et fidèle,Ami, souviens-toi de l’amiQue toujours poursuit à coups d’aileLe vent dans ta voile endormi.Songe que du sein de l’orageIl t’a vu surgir au rivageDans un triomphe universel,Et qu’alors il levait la tête,Et qu’il oubliait sa tempêtePour chanter l’azur de ton ciel !

Et si mon invisible mondeToujours à l’horizon me fuit,

Si rien ne germe dans cette ondeQue je laboure jour et nuit,Si mon navire de mystèreSe brise à cette ingrate terreQue cherchent mes yeux obstinés,Pleure, ami, mon ombre jalouse !Colomb doit plaindre La Pérouse.Tous deux étaient prédestinés !