À un voyageur

Victor Hugo (1802–1885)

Les Feuilles d’automne

Ami, vous revenez d’un de ces longs voyagesQui nous font vieillir vite, et nous changent en sagesAu sortir du berceau.De tous les océans votre course a vu l’onde,Hélas ! et vous feriez une ceinture au mondeDu sillon du vaisseau.

Le soleil de vingt cieux a mûri votre vie.Partout où vous mena votre inconstante envie,Jetant et ramassant,Pareil au laboureur qui récolte et qui sème,Vous avez pris des lieux et laissé de vous-mêmeQuelque chose en passant !

Tandis que votre ami, moins heureux et moins sage,Attendait des saisons l’uniforme passageDans le même horizon,Et comme l’arbre vert qui de loin la dessine,À sa porte effeuillant ses jours, prenait racineAu seuil de sa maison.

Vous êtes fatigué, tant vous avez vu d’hommes !Enfin vous revenez, las de ce que nous sommes,Vous reposer en Dieu.Triste, vous me contez vos courses infécondes,Et vos pieds ont mêlé la poudre de trois mondesAux cendres de mon feu.

Or, maintenant, le cœur plein de choses profondes,Des enfants dans vos mains tenant les têtes blondes,Vous me parlez ici,Et vous me demandez, sollicitude amère !— Où donc ton père ? où donc ton fils ? où donc ta mère ?— Ils voyagent aussi !

Le voyage qu’ils font n’a ni soleil, ni lune ;Nul homme n’y peut rien porter de sa fortune,Tant le maître est jaloux !Le voyage qu’ils font est profond et sans bornes,On le fait à pas lents, parmi des faces mornes,Et nous le ferons tous !

J’étais à leur départ comme j’étais au vôtre.En diverses saisons, tous trois, l’un après l’autre,Ils ont pris leur essor.Hélas ! j’ai mis en terre, à cette heure suprême,Ces têtes que j’aimais. Avare, j’ai moi-mêmeEnfoui mon trésor.

Je les ai vus partir. J’ai, faible et plein d’alarmes,Vu trois fois un drap noir semé de blanches larmesTendre ce corridor ;J’ai sur leurs froides mains pleuré comme une femme.Mais, le cercueil fermé, mon âme a vu leur âmeOuvrir deux ailes d’or !

Je les ai vus partir comme trois hirondellesQui vont chercher bien loin des printemps plus fidèlesEt des étés meilleurs.Ma mère vit le ciel, et partit la première,Et son œil en mourant fut plein d’une lumièreQu’on n’a point vue ailleurs.

Et puis mon premier-né la suivit ; puis mon père,Fier vétéran âgé de quarante ans de guerre,

Tout chargé de chevrons.Maintenant ils sont là, tous trois dorment dans l’ombre,Tandis que leurs esprits font le voyage sombre,Et vont où nous irons !

Si vous voulez, à l’heure où la lune décline,Nous monterons tous deux la nuit sur la collineOù gisent nos aïeux.Je vous dirai, montrant à votre vue amieLa ville morte auprès de la ville endormie :Laquelle dort le mieux ?

Venez ; muets tous deux et couchés contre terre,Nous entendrons, tandis que Paris fera taireSon vivant tourbillon,Ces millions de morts, moisson du fils de l’homme,Sourdre confusément dans leurs sépulcres, commeLe grain dans le sillon !

Combien vivent joyeux qui devaient, sœurs ou frères,Faire un pleur éternel de quelques ombres chères !Pouvoir des ans vainqueurs !Les morts durent bien peu. Laissons-les sous la pierre !Hélas ! dans le cercueil ils tombent en poussièreMoins vite qu’en nos cœurs !

Voyageur ! voyageur ! Quelle est notre folie !Qui sait combien de morts à chaque heure on oublie ?Des plus chers, des plus beaux ?Qui peut savoir combien toute douleur s’émousse,Et combien sur la terre un jour d’herbe qui pousseEfface de tombeaux ?