Le Feu du ciel
Les Orientales
La voyez-vous passer, la nuée au flanc noir ?Tantôt pâle, tantôt rouge et splendide à voir,Morne comme un été stérile ?On croit voir à la fois, sur le vent de la nuit,Fuir toute la fumée ardente et tout le bruitDe l’embrasement d’une ville.
D’où vient-elle ? des cieux, de la mer ou des monts ?Est-ce le char de feu qui porte des démonsÀ quelque planète prochaine ?Ô terreur ! de son sein, chaos mystérieux,D’où vient que par moments un éclair furieuxComme un long serpent se déchaîne ?
La mer ! partout la mer ! des flots, des flots encor.L’oiseau fatigue en vain son inégal essor.
Ici les flots, là-bas les ondes ;Toujours des flots sans fin par des flots repoussés ;L’œil ne voit que des flots dans l’abîme entassésRouler sous les vagues profondes.
Parfois de grands poissons, à fleur d’eau voyageant,Font reluire au soleil leurs nageoires d’argent,Ou l’azur de leurs larges queues.La mer semble un troupeau secouant sa toison :Mais un cercle d’airain ferme au loin l’horizon ;Le ciel bleu se mêle aux eaux bleues.
— Faut-il sécher ces mers ? dit le nuage en feu.— Non ! — Il reprit son vol sous le souffle de Dieu.
Un golfe aux vertes collinesSe mirant dans le flot clair ! —Des buffles, des javelines,Et des chants joyeux dans l’air !C’était la tente et la crèche,La tribu qui chasse et pêche,Qui vit libre, et dont la flècheJouterait avec l’éclair.
Pour ces errantes famillesJamais l’air ne se corrompt.Les enfants, les jeunes filles,Les guerriers dansaient en rond,Autour d’un feu sur la grève,Que le vent courbe et relève,
Pareils aux esprits qu’en rêveOn voit tourner sur son front.
Les vierges aux seins d’ébène,Belles comme les beaux soirs,Riaient de se voir à peineDans le cuivre des miroirs ;D’autres, joyeuses comme elles,Faisaient jaillir des mamellesDe leurs dociles chamellesUn lait blanc sous leurs doigts noirs.
Les hommes, les femmes nues,Se baignaient au gouffre amer. —Ces peuplades inconnues,Où passaient-elles hier ? —La voix grêle des cymbales,Qui fait hennir les cavales,Se mêlait par intervallesAux bruits de la grande mer.
La nuée un moment hésita dans l’espace.— Est-ce là ? — Nul ne sait qui lui répondit : — Passe !
L’Égypte ! — Elle étalait, toute blonde d’épis,Ses champs, bariolés comme un riche tapis,Plaines que des plaines prolongent ;L’eau vaste et froide au nord, au sud le sable ardentSe disputent l’Égypte : elle rit cependantEntre ces deux mers qui la rongent.
Trois monts bâtis par l’homme au loin perçaient les cieuxD’un triple angle de marbre, et dérobaient aux yeuxLeurs bases de cendre inondées ;Et, de leur faîte aigu jusqu’aux sables dorés,Allaient s’élargissant leurs monstrueux degrés,Faits pour des pas de six coudées.
Un sphinx de granit rose, un dieu de marbre vert,Les gardaient, sans qu’il fût vent de flamme au désertQui leur fît baisser la paupière.Dix vaisseaux au flanc large entraient dans un grand port.Une ville géante, assise sur le bord,Baignait dans l’eau ses pieds de pierre.
On entendait mugir le semoun meurtrier,Et sur les cailloux blancs les écailles crierSous le ventre des crocodiles.Les obélisques gris s’élançaient d’un seul jet.Comme une peau de tigre, au couchant s’allongeaitLe Nil jaune, tacheté d’îles.
L’astre-roi se couchait. Calme, à l’abri du vent,La mer réfléchissait ce globe d’or vivant,Ce monde, âme et flambeau du nôtre ;Et dans le ciel rougeâtre et dans les flots vermeils,Comme deux rois amis, on voyait deux soleilsVenir au-devant l’un de l’autre.
— Où faut-il s’arrêter ? dit la nuée encor.— Cherche ! dit une voix dont trembla le Thabor.
Du sable, puis du sable !
Le désert ! noir chaos
Toujours inépuisable
En monstres, en fléaux !
Ici rien ne s’arrête.
Ces monts à jaune crête,
Quand souffle la tempête,
Roulent comme des flots !
Parfois, de bruits profanes
Troublant ce lieu sacré,
Passent les caravanes
D’Ophir ou de Membré.
L’œil de loin suit leur foule
Qui sur l’ardente houle
Ondule et se déroule
Comme un serpent marbré.
Ces solitudes mornes,
Ces déserts sont à Dieu ;
Lui seul en sait les bornes,
En marque le milieu.
Toujours plane une brume
Sur cette mer qui fume
Et jette pour écume
Une cendre de feu.
— Faut-il changer en lac ce désert ? dit la nue.— Plus loin ! dit l’autre voix du fond des cieux venue.
Comme un énorme écueil sur les vagues dressé,Comme un amas de tours, vaste et bouleversé,Voici Babel, déserte et sombre.Du néant des mortels prodigieux témoin,Aux rayons de la lune, elle couvrait au loinQuatre montagnes de son ombre.
L’édifice écroulé plongeait aux cieux profonds.Les ouragans captifs sous ses larges plafondsJetaient une étrange harmonie.Le genre humain jadis bourdonnait à l’entour,Et sur le globe entier Babel devait un jourAsseoir sa spirale infinie.
Ses escaliers devaient monter jusqu’au zénith.Chacun des plus grands monts à ses flancs de granitN’avait pu fournir qu’une dalle ;Et des sommets nouveaux d’autres sommets chargésSans cesse surgissaient aux yeux découragésSur sa tête pyramidale.
Les boas monstrueux, les crocodiles verts,Moindres que des lézards sur ses murs entr’ouverts,Glissaient parmi les blocs superbes ;Et, colosses perdus dans ses larges contours,Les palmiers chevelus, pendant au front des tours,Semblaient d’en bas des touffes d’herbes.
Des éléphants passaient aux fentes de ses murs ;Une forêt croissait sous ses piliers obscursMultipliés par la démence ;Des essaims d’aigles roux et de vautours géants
Jour et nuit tournoyaient à ses porches béants,Comme autour d’une ruche immense.
— Faut-il l’achever ? dit la nuée en courroux.— Marche ! — Seigneur, dit-elle, où donc m’emportez-vous ?
Voilà que deux cités, étranges, inconnues,Et d’étage en étage escaladant les nues,Apparaissent, dormant dans la brume des nuits,Avec leurs dieux, leur peuple, et leurs chars, et leurs bruits.Dans le même vallon c’étaient deux sœurs couchées.L’ombre baignait leurs tours par la lune ébauchées ;Puis l’œil entrevoyait, dans le chaos confus,Aqueducs, escaliers, piliers aux larges fûts,Chapiteaux évasés ; puis un groupe difformeD’éléphants de granit portant un dôme énorme ;Des colosses debout, regardant autour d’euxRamper des monstres nés d’accouplements hideux ;Des jardins suspendus, pleins de fleurs et d’arcadesEt d’arbres noirs penchés sur de vastes cascades ;Des temples, où siégeaient sur de riches carreauxCent idoles de jaspe à têtes de taureaux ;Des plafonds d’un seul bloc couvrant de vastes salles,Où, sans jamais lever leurs têtes colossales,Veillaient, assis en cercle, et se regardant tous,Des dieux d’airain, posant leurs mains sur leurs genoux.Ces rampes, ces palais, ces sombres avenuesOù partout surgissaient des formes inconnues,Ces ponts, ces aqueducs, ces arcs, ces rondes tours,Effrayaient l’œil perdu dans leurs profonds détours ;
On voyait dans les cieux, avec leurs larges ombres,Monter comme des caps ces édifices sombres,Immense entassement de ténèbres voilé !Le ciel à l’horizon scintillait étoilé,Et, sous les mille arceaux du vaste promontoire,Brillait comme à travers une dentelle noire.
Ah ! villes de l’enfer, folles dans leurs désirs !Là, chaque heure inventait de monstrueux plaisirs,Chaque toit recélait quelque mystère immonde,Et, comme un double ulcère, elles souillaient le monde.
Tout dormait cependant ; au front des deux cités,À peine encor glissaient quelques pâles clartés,Lampes de la débauche, en naissant disparues,Derniers feux des festins oubliés dans les rues.De grands angles de murs, par la lune blanchis,Coupaient l’ombre, ou tremblaient dans une eau réfléchis.Peut-être on entendait vaguement dans les plainesS’étouffer des baisers, se mêler des haleines,Et les deux villes sœurs, lasses des feux du jour,Murmurer mollement d’une étreinte d’amour ;Et le vent, soupirant sous le frais sycomore,Allait tout parfumé de Sodome à Gomorrhe.
C’est alors que passa le nuage noirci,Et que la voix d’en haut lui cria : — C’est ici !
Le nuage éclate !La flamme écarlateDéchire ses flancs,L’ouvre comme un gouffre,Tombe en flots de soufre
Aux palais croulants,Et jette, tremblante,Sa lueur sanglanteSur leurs frontons blancs.
Gomorrhe ! Sodome !De quel brûlant dômeVos murs sont couverts !L’ardente nuéeSur vous s’est ruée,Ô peuple pervers !Et ses larges gueulesSur vos têtes seulesSoufflent leurs éclairs.
Ce peuple s’éveille,Qui dormait la veilleSans penser à Dieu.Les grands palais croulent,Mille chars qui roulentHeurtent leur essieu ;Et la foule accrueTrouve en chaque rueUn fleuve de feu.
Sur ces tours altières,Colosses de pierresTrop mal affermis,Abondent dans l’ombreDes mourants sans nombreEncore endormis.Sur des murs qui pendentAinsi se répandentDe noires fourmis !
Se peut-il qu’on fuieSous l’horrible pluie ?
Tout périt, hélas !Le feu qui foudroieBat les ponts qu’il broie,Crève les toits plats,Roule, tombe, et briseSur la dalle griseSes rouges éclats.
Sous chaque étincelleGrossit et ruisselleLe feu souverain.Vermeil et limpide,Il court plus rapideQu’un cheval sans frein ;Et l’idole infâme,Croulant dans la flamme,Tord ses bras d’airain.
Il gronde, il ondule,Du peuple incréduleRompt les tours d’argent ;Son flot vert et rose,Que le soufre arrose,Fait, en les rongeant,Luire les muraillesComme les écaillesD’un lézard changeant.
Il fond comme cireAgate, porphyre,Pierres du tombeau,Ploie, ainsi qu’un arbre,Le géant de marbreQu’ils nommaient Nabo,Et chaque colonneBrûle et tourbillonneComme un grand flambeau !
En vain quelques magesPortent les imagesDes dieux du haut lieu ;En vain leur roi pencheSa tunique blancheSur le soufre bleu ;Le flot qu’il contempleEmporte leur templeDans ses plis de feu.
Plus loin il charrieUn palais, où crieUn peuple à l’étroit ;L’onde incendiaireMord l’îlot de pierreQui fume et décroît,Flotte à sa surface,Puis fond et s’effaceComme un glaçon froid.
Le grand prêtre arriveSur l’ardente riveD’où le reste a fui.Soudain sa tiarePrend feu comme un phare,Et pâle, ébloui,Sa main qui l’arracheÀ son front s’attache,Et brûle avec lui.
Le peuple, hommes, femmes,Court… Partout les flammesAveuglent ses yeux ;Des deux villes mortesAssiégeant les portesÀ flots furieux,
La foule mauditeCroit voir, interdite,L’enfer dans les cieux !
On dit qu’alors, ainsi que pour voir un supplice,Un vieux captif se dresse aux murs de sa prison,On vit de loin Babel, leur fatale complice,Regarder par-dessus les monts de l’horizon.On entendit, durant cet étrange mystère,Un grand bruit qui remplit le monde épouvanté,Si profond qu’il troubla, dans leur morne cité,Jusqu’à ces peuples sourds qui vivent sous la terre.
Le feu fut sans pitié ! Pas un des condamnésNe put fuir de ces murs croulants et calcinés.Pourtant, ils levaient leurs mains viles,Et ceux qui s’embrassaient dans un dernier adieu,Terrassés, éblouis, se demandaient quel dieuVersait un volcan sur leurs villes.
Contre le feu vivant, contre le feu divin,De larges toits de marbre ils s’abritaient en vain.Dieu sait atteindre qui le brave.Ils invoquaient leurs dieux ; mais le feu qui punitFrappait ces dieux muets, dont les yeux de granitSoudain fondaient en pleurs de lave.
Ainsi tout disparut sous le noir tourbillon,L’homme avec la cité, l’herbe avec le sillon !
Dieu brûla ces mornes campagnes.Rien ne resta debout de ce peuple détruit,Et le vent inconnu qui souffla cette nuitChangea la forme des montagnes.
Aujourd’hui le palmier qui croît sur le rocherSent sa feuille jaunir et sa tige sécherÀ cet air qui brûle et qui pèse.Ces villes ne sont plus ; et, miroir du passé,Sur leurs débris éteints s’étend un lac glacé,Qui fume comme une fournaise !