« Puisqu’ici-bas toute âme… »

Victor Hugo (1802–1885)

Les Voix intérieures

XI

Puisqu’ici-bas toute âmeDonne à quelqu’unSa musique, sa flamme,Ou son parfum ;

Puisqu’ici tout choseDonne toujoursSon épine ou sa roseA ses amours ;

Puisqu’avril donne aux chênesUn bruit charmant ;Que la nuit donne aux peinesL’oubli dormant ;

Puisque l’air à la brancheDonne l’oiseau ;Que l’aube à la pervencheDonne un peu d’eau ;

Puisque, lorsqu’elle arriveS’y reposer,L’onde amère à la riveDonne un baiser ;

Je te donne à cette heure,Penché sur toi,La chose la meilleureQue j’aie en moi !

Reçois donc ma pensée,Triste d’ailleurs,

Qui, comme une rosée,T’arrive en pleurs !

Reçois mes vœux sans nombre,O mes amours !Reçois la flamme ou l’ombreDe tous mes jours !

Mes transports pleins d’ivresses,Purs de soupçons !Et toutes les caressesDe mes chansons !

Mon esprit qui sans voileVogue au hasard,Et qui n’a pour étoileQue ton regard !

Ma muse, que les heuresBercent rêvant,Qui, pleurant quand tu pleures,Pleure souvent !

Reçois mon bien céleste,O ma beauté,Mon cœur, dont rien ne reste,L’amour ôté !

19 mai 1836