Le Pas d’armes du roi Jean

Victor Hugo (1802–1885)

Odes et Ballades

BALLADE DOUZIÈME.LE PAS D’ARMES DU ROI JEAN.

Plus de six cents lances y furent brisées ; on se battit à pied et à cheval, à la barrière, à coups d’épée et de pique, où partout les tenants et les assaillants ne firent rien qui ne répondît à la haute estime qu’ils s’étaient déjà acquise ; ce qui fit éclater ces tournois doublement. Enfin, au dernier, un gentilhomme nommé de Fontaines, beau-frère de Chandiou, grand prévôt des maréchaux, fut blessé à mort ; et au second encore, Saint-Aubin, autre gentilhomme, fut tué d’un coup de lance.

Ancienne chronique.

Çà, qu’on selle,Écuyer,Mon fidèleDestrier.Mon cœur ploieSous la joie,Quand je broieL’étrier.Par saint-Gille,Viens-nous-en,Mon agileAlezan ;Viens, écoute,Par la route,Voir la jouteDu roi Jean.

Qu’un gros carmeChartrierAit pour armeL’encrier ;Qu’une fille,Sous la grille,S’égosilleÀ prier ;Nous qui sommes,De par Dieu,GentilshommesDe haut lieu,Il faut faireBruit sur terre,Et la guerreN’est qu’un jeu.Ma vieille âmeEnrageait ;Car ma lame,Que rongeaitCette rouilleQui la souille,En quenouilleSe changeait.Cette ville,Aux longs cris,Qui profileSon front gris,Des toits frêles,Cent tourelles,Clochers grêles,C’est Paris !

Quelle foule,Par mon sceau !Qui s’écouleEn ruisseau,Et se rue,Incongrue,Par la rueSaint-Marceau.Notre-Dame !Que c’est beau !Sur mon âmeDe corbeau,Voudrais êtreClerc ou prêtrePour y mettreMon tombeau !Les quadrilles,Les chansonsMêlent fillesAux garçons.Quelles fêtes !Que de têtesSur les faîtesDes maisons !Un maroufle,Mis à neuf,Joue et souffleComme un bœufUne marcheDe LuzarcheSur chaque archeDu Pont-Neuf.

Le vieux Louvre !Large et lourd,Il ne s’ouvreQu’au grand jour,EmprisonneLa couronne,Et bourdonneDans sa tour.Los aux dames !Au roi los !Vois les flammesDu champ clos,Où la foule,Qui s’écroule,Hurle et rouleÀ grands flots.Sans attendre,Çà, piquons !L’œil bien tendre,AttaquonsDe nos sellesLes donzelles,Roses, belles,Aux balcons.Saulx-TavaneLe ribaudSe pavane,Et ChabotQui ferraille,Bossu, railleMons FontrailleLe pied-bot.

Là-bas, SergeQui fit vœuD’aller viergeAu saint lieu ;Là, Lothaire,Duc sans terre ;Sauveterre,Diable et dieu.Le vidameDe ConflansSuit sa dameÀ pas lents,Et plus d’uneS’importuneDe la bruneAux bras blancs.Là-haut brille,Sur ce mur,Yseult, filleAu front pur ;Là-bas, seules,Force aïeulesPortant gueulesSur azur.Dans la lice,Vois encorBerthe, Alice,Léonor,Dame Irène,Ta marraine,Et la reineToute en or.

Dame IrèneParle ainsi :« Quoi ! la reineTriste ici ! »Son altesseDit : « Comtesse,J’ai tristesseEt souci. »On commence.Le beffroi !Coups de lance,Cris d’effroi !On se forge,On s’égorge,Par saint-George !Par le roi !La cohue,Flot de fer,Frappe, hue,Remplit l’air.Et, profonde,Tourne et gronde,Comme une ondeSur la mer.Dans la plaineUn éclairSe promèneVaste et clair ;Quels mélanges !Sang et franges !Plaisirs d’anges !Bruit d’enfer !

Sus, ma bête,De façonQue je fêteCe grison !Je te baillePour ripaillePlus de paille,Plus de son,Qu’un gros frère,Gai, friand,Ne peut faire,MendiantPar les placesOù tu passes,De grimacesEn priant !Dans l’orage,Lys courbé,Un beau pageEst tombé.Il se pâme,Il rend l’âme ;Il réclameUn abbé.La fanfareAux sons d’or,Qui t’effare,Sonne encorPour sa chute ;Triste lutteDe la flûteEt du cor !

Moines, vierges,PorterontDe grands ciergesSur son front ;Et, dans l’ombreDu lieu sombre,Deux yeux d’ombrePleureront.Car madameIsabeauSuit son âmeAu tombeau.Que d’alarmes !Que de larmes !…Un pas d’armes,C’est très beau !Çà, mon frère,Viens, rentronsDans notre aireDe barons.Va plus vite,Car au gîteQui t’invite,Trouverons,Toi, l’avoineDu matin,Moi, le moineAugustin,Ce saint hommeSuivant Rome,Qui m’assommeDe latin,

Et rédigeEn romainTout prodigeDe ma main,Qu’à ma chargeIl émargeSur un largeParchemin.Un vrai sireChâtelainLaisse écrireLe vilain ;Sa main digne,Quand il signe,ÉgratigneLe vélin.

24-26 juin 1828